Elisabeth Zawisza, Université Queen’s

Article paru dans « Etats du Polémique », sous la direction de Annette Hayward et Dominique Garand, Canada, Ed. Nota Bene, 1998.

L’ANATOMIE D’UNE POLEMIQUE OU DE LA DIFFICILE ASCENSION DU ROMAN

Résumé

En 1746, à l’occasion de la parution d’un roman libertin : Angola, histoire indienne. Ouvrage sans vraisemblance, le critique Jean-Louis Favier se fait le porte-parole de la doxa morale et esthétique de l’époque, en se fondant sur un système de valeurs manichéen. La « Réponse », en se servant de l’ironie et de la citation, reprend le discours du critique pour le récuser. Selon l’auteur, c’est ici que se situe la ligne entre un jugement de valeur et « une entreprise de dénigrement », par le fait que le « répondant » non seulement insiste sur l’intérêt du roman, mais aussi utilise des procédés de disqualification, des arguments ad hominem, et même des injures. L’auteur allègue ainsi qu’une « ambivalence foncière » existe dans cette pratique : des arguments spontanés et passionnels sont occultés par les manipulations polémiques. Ceci démontre la « conversion » qui fait passer le dialogue entre opposants et partisans en une polémique avec ses règles d’hostilité et de démesure.

L’auteur de l’article continue par un nouvel historique de la polémique, déjà parfaitement établi par de nombreux chercheurs précédents, et indique que le judiciaire est l’endroit où le débat polémique est le plus net, car « il ne s’agit pas de convaincre la partie adverse, mais un tiers, le tribunal ». L’auteur soutient que les préfaces à de nombreux écrits du XVIIIe siècle sont à visée polémique, car « elles s’avèrent fort utiles dans la situation d’attaque et de défense ». A l’instar du pamphléteur, le préfacier tente de gagner l’auditoire – le lecteur – à ses arguments, en utilisant souvent la prolepse. Il flatte le bon goût du lecteur, en diminuant le genre romanesque tout en le rehaussant par le sentiment. Il utilise aussi parfois l’ironie.

La préface, en tant que paratexte polémique, s’intègre dans les discours argumentatifs. Le préfacier argumente, la préface est « un espace scénique » où « s’affrontent des subjectivités, des idéologies et des visions du monde ». L’auteur déduit de ces préfaces qu’il s’agit d’un « paratexte argumentatif » qui « appartient aux modes doxologique et agonique de la persuasion ». Pour se défendre de la doxa méprisant le genre romanesque, le préfacier cherche la complicité du lecteur. Il veut faire intégrer ce nouveau genre dans un « système de valeurs morales et esthétiques orthodoxe ». Pris entre la critique et les lecteurs, le romancier plaide tout en étant conscient qu’il doit arriver à un consensus aussi large que possible. Une autre règle du discours polémique est ainsi vérifiée à nouveau : « Si la polémique s’engage, c’est que l’énonciateur suppose »… « que le discours adverse »…  « est justiciable de prémisses communes à partir desquelles il peut être réfuté. » (selon Angenot).

L’auteur s’attache ensuite à relever certains procédés typiques de cette argumentation préfacielle. La persuasion commence par l’exposition de certaines valeurs fondées sur des « faits », afin de transmettre la « vérité » sur le roman (étymologie, histoire,…). Puis l’on passe à des « arguments pragmatiques », de manière à prouver une logique dans les comparaisons du roman aux autres genres, et les prolepses sont nombreuses dans ce cas. De même, si la valeur de l’auteur du roman est reconnue, son œuvre doit l’être aussi par déduction logique. L’exemple est un outil souvent utilisé, car en partant d’un cas particulier, on peut « proposer une nouvelle règle ». Et finalement, en utilisant et subvertissant des couples de mots contraires, l’on réussit à détruire une argumentation opposée (ex. Diderot, louant Richardson : « …j’oserai dire que souvent l’histoire est un mauvais roman, et que le roman, comme tu l’as fait, est une bonne histoire ».)

La polémique est « un évènement circonscrit dans le temps » ; quant au polémique, il s’agit d’un discours « relatif aux valeurs », qui appartient aux modes de la parole.

L’auteur conclut par la réflexion que vu le « large éventail de stratégies polémiques » que présentent les préfaces de romans au XVIIIe siècle, ce paratexte des Lumières – qui est à la fois « un épisode historique et un type de discours » - constitue un « terrain d’observation privilégié ».

Résumé par Maria Brilliant.