Wagner, Marie-France. Université Concordia.

Article paru dans « Etats du Polémique », sous la direction de Annette Hayward et Dominique Garand, Canada, Ed. Nota Bene, 1998.

UNE FIGURE EMBLEMATIQUE DE LA POLEMIQUE : LA JUSTICE DANS UNE MAZARINADE BORDELAISE DE 1650

Résumé

L’auteur explique tout d’abord l’origine du terme « mazarinade », par un bref rappel historique : durant la guerre civile de la Fronde en France, de 1648 à 1653, plus de 5000 imprimés furent publiés, sous la régence d’Anne d’Autriche, à l’encontre de son ministre Mazarin qui réussit à se rendre impopulaire dans la plupart des strates du pays. Les mazarinades furent une sorte de « littérature engagée, polémique et éphémère », se situant « entre le texte journalistique d’information et la parodie ».

La mazarinade retenue par l’auteur est le « récit véritable du duel qui eut lieu entre deux sœurs, proche de Bordeaux », dont l’une était Frondeuse et l’autre pas. La « Frondeuse » fut victorieuse. Cette mazarinade anonyme fut publiée sous forme de placard incluant un récit, une chanson et des gravures.

Chacune des trois parties constituant cette mazarinade peut se lire indépendamment, chacune offrant à la fois une même histoire mais aussi une variante. L’auteur choisit de commencer par la chanson. Le message politique y semble clair : à la gloire de la Fronde, et la frondeuse y est louée pour sa bravoure (trait du polémique, indique l’auteur) ; la propagande qui y figure est destinée à recueillir des adhérents. Mais le « méchant » en fait également partie, car « un objet référentiel est indispensable pour qu’il y ait polémique » (Le Guern, cité par l’auteur), et la personnalisation est un trait de la polémique, car il est « plus facile de polémiquer sur des personnes que sur des idées ». Or, ce méchant pourrait effectivement être Mazarin (une lettre « M » l’illustre dans une autre gravure), mais il pourrait tout aussi bien être un autre « Malveillant », un aristocrate détesté et remplacé par Condé durant la Fronde des Princes. Plusieurs clés historiques sont essentielles pour bien lire cette chanson, mais il apparaît qu’elle « ne cherche pas à dire la vérité mais vise à être efficace, c’est-à-dire à convaincre ».

La seconde partie, le récit en prose de l’évènement, est plus modéré, moralisateur, et plus complexe. « Les prises de position des deux sœurs deviennent la représentation allégorique d’un combat entre la noblesse de robe (associée à la Fronde) et la noblesse d’épée (dans le camp adverse) » ;  or, à l’époque où parut cette mazarinade, la Fronde des Princes faisait rage. D’autre part, la cadette frondeuse argumente avec sa sœur de manière apparemment très savante, mais en renversant « l’ordre des attributs de la Justice » (la balance est une métaphore de la noblesse de robe) ; tout le monde savait à cette époque que « la Justice porte le glaive dans la main droite et la balance dans la main gauche » ; la cadette, citant Cicéron, indique le contraire. La Justice est supposée incarner la monarchie ; en invertissant l’ordre référentiel, l’auteur du placard s’en prend à l’Autorité, et la figure de la Justice devient « un embrayeur de polémicité qui instaure un monde à l’envers ». Citant Genette, l’auteur de l’article indique que « la parodie la plus élégante […] n’est rien d’autre qu’une citation détournée de son sens, ou simplement de son contexte et de son niveau de dignité ». Dans la mise en scène des deux sœurs, « la jeune frondeuse triche en essayant de persuader » ; l’aînée est vaincue intellectuellement, elle se sent menacée, et brandit l’épée ; « l’affrontement verbal dégénère et passe dans le champ sémantique de la lutte armée (le duel) » ; la cadette, blessée, est sauvée par un caillou jeté par une fronde (provenant de la main de Dieu, donc du Roi par droit divin), qui mettra « fin à cette ‘polémique’ par la mise à mort (littérale) de la sœur aînée ».

Cette mise en scène théâtrale rejoint un autre trait du discours polémique, qui se doit d’être public.

Ce récit est fortement ambigu. On est en droit de se demander qui pourrait en être l’auteur ? Serait-ce le Parlement de Bordeaux, qui avait soutenu la Fronde populaire mais était nettement plus réticent envers la Fronde des Princes ? De plus, le texte semble soutenir la noblesse de robe, alors qu’il la déprécie par la « perversion de l’allégorie de la Justice » évoquée par la sœur cadette. L’ambivalence du récit « émet un message qui ridiculise les deux parties de ce combat ».

Enfin, l’auteur de cet article en arrive aux gravures. « Soit elles disent autre chose, soit elles disent les mêmes choses autrement ». Le côté « spectaculaire » de la grande gravure centrale (montrant les deux sœurs face à face, l’une tenant l’épée, l’autre protégée par une fronde sortie du ciel et « tenue par une main christique ») « cherche à séduire autant qu’à convaincre » un public plus populaire. La confrontation des deux femmes « semble figurer le conflit qui oppose la Fronde à la Monarchie ». En faisant triompher une Justice subvertie, le discours passe dans la « sphère du symbolique ». L’action est allégorique, l’histoire des sœurs « réelles » rejoint l’Histoire – donc un espace symbolique. Le message politique est ambigu et se retourne sur lui-même : le roi est le représentant de Dieu sur terre, donc le roi est du côté des Frondeurs ! L’aide de Dieu (donc du Roi, donc de l’Autorité) est nécessaire pour faire triompher la noblesse de robe (la Justice) de la noblesse d’épée, qui en sa grande partie faisait partie de la Fronde – opposée à l’épée dans le récit !

Par l’utilisation d’une véritable fronde, le texte renvoie au jeu d’enfant et invite peut-être à rechercher d’autres jeux de mots : par exemple, la « noblesse de robe » ne désignerait-elle pas aussi la femme, celle qui porte la « robe » ? Les femmes on d’ailleurs joué « un rôle décisif » dans cette guerre civile, en entraînant les hommes au combat : des hommes qui figurent sur certaines des gravures de la mazarinade…

L’auteur conclut en avançant que les trois discours de la mazarinade racontent chacun un autre récit de la Fronde : il y a un « parti pris pour la Fronde contre le ‘malveillant’ dans la chanson ; transposition allégorique de la Fronde en guerre sainte dans l’estampe ; allégorisation fallacieuse de la figure de la Justice dans le récit. » La mazarinade devient un emblème « de la Fronde (et de la polémique) : guerre de plume et guerre d’épée ».  « L’engrenage polémique » chez les deux femmes dégénère en polemos, tandis que la mazarinade, qui est une « guerre de mots » au sein de la vraie guerre qu’est la Fronde, constitue elle-même une polémique « au sujet du bien-fondé de la Fronde des Princes ».

Résumé par Maria Brilliant