Rajotte, Pierre.  Université de Sherbrooke

Article paru dans « Etats du Polémique », sous la direction de Annette Hayward et Dominique Garand, Canada, Ed. Nota Bene, 1998.

LE DISCOURS POLEMIQUE ULTRAMONTAIN AU QUEBEC : UNE RHETORIQUE NOUVELLE AU SERVICE DE VALEURS TRADITIONNELLES

Résumé

Le but de cet article est de relever les stratégies argumentatives qui ont marqué les discours des Ultramontains, dont l’efficacité dialectique fut si importante qu’elle influença « la mentalité canadienne-française pendant plus d’un siècle ».

L’auteur commence par brosser un bref tableau historique de cette polémique, qui opposa les ultramontains aux libéraux, vers la moitié du XIXe siècle. En 1846, l’éducation devient accessible à tous du fait de l’établissement d’écoles primaires ; « un vaste public de lecteurs se met en place », et donc une opinion publique peut se former. L’enjeu de la lutte est de « rallier à sa cause » l’opinion publique en formation ; les libéraux « affichent une idéologie réformatrice », car ils veulent déstructurer l’ordre établi par le clergé en présentant une meilleure information, et le droit pour tous de tout lire afin d’être à même de porter des jugements individuels étayés. Face à eux, les ultramontains, suivant l’idéologie des Jésuites français, veulent rétablir « la vérité unique », conservatrice, fondée sur le pouvoir religieux dans tous les domaines.

Au lieu d’accepter de se livrer à « un examen critique des opinions », car pour eux il n’est pas question de probabilité plus ou moins forte mais de Vérité indiscutable, les ultramontains acceptent le combat, mais à leurs conditions : ils examinent les propositions libérales, mais pour mieux y retrouver l’Erreur qui s’y trouve forcément. Toute proposition autre que la leur entraîne le chaos ; pour « assurer le salut public, (il faut) rétablir les droits d’une vérité unique et…limiter l’accès au monde des idées » (car les esprits « n’ont pas la formation requise » pour les interpréter). Deux systèmes se confrontent, l’un prônant le développement de l’information et de l’examen critique (la Raison), et l’autre basée sur une vérité unique et indiscutable (la Révélation) ; les libéraux cherchent « à susciter l’esprit critique », les autres plutôt « à le limiter ». « Ainsi, contrairement aux libéraux qui défendent des valeurs individuelles telles que la liberté de penser et la liberté d’expression, les ultramontains cherchent à faire prévaloir des valeurs collectives telles que l’ordre social et la morale ». L’auteur indique que si les valeurs collectives ont prévalu, c’est parce que le contexte historique de la société canadienne d’alors y fut favorable (société menacée « d’assimilation » après l’union du Haut et du Bas Canada).

L’auteur passe ensuite à l’examen des procédés argumentatifs utilisés par les ultramontains. Il y a tout d’abord l’argument d’autorité sur laquelle l’Eglise se fonde : « la Révélation représente un savoir supérieur », la parole qu’elle émet vient de Dieu, en l’occurrence elle est infaillible et indiscutable. Les ultramontains acceptent la discussion, mais « en ramenant toujours le débat sur le terrain religieux. » Ce sont eux qui établissent les paramètres à l’intérieur desquels se déroulera la lutte. Du fait que nombre de libéraux ont également des convictions religieuses, la défense est malaisée. Les argumentations sont spécieuses, et « l’affirmation se substitue à la démonstration ».

Ces arguments d’autorité, qui présentent leur vision du monde en tant que vérité absolue, sont utilisés par un nombre important d’orateurs, qui n’hésitent pas « à condamner toute tentative d’émettre un doute sur les possibles excès de la doctrine de l’Eglise ». Les libéraux « n’ont guère le choix des armes », et doivent essayer de battre les autres sur leur propre terrain. Ils ne peuvent contester les vérités religieuses, mais tentent de « les acculer à la contradiction. » Leur argumentation se base souvent sur « le sorite » (« enchaînement de raisonnements ou de syllogismes dont la conclusion du premier devient la majeure du suivant, » etc…), avec une prédilection pour la construction en antithèse. En résumé, l’auteur soutient que « à la dialectique rationnelle et empirique des libéraux qui s’attache à ouvrir les yeux sur un objet à connaître, les ultramontains opposent une argumentation d’autorité qui transcende l’acte même de voir. »

L’auteur déclare qu’une autre influence, celle du Romantisme, s’ajouta à la rhétorique d’autorité des ultramontains. Il s’agissait pour eux non seulement d’instruire, mais aussi et surtout d’« émouvoir pour persuader ». « Afin d’entretenir les dévotions, on mise sur l’émotivité et la sensibilité ». Une certaine emphase de l’écriture romantique se mêle à la prédication dans les journaux ultramontains. Le romantisme mit à l’honneur l’expression du « moi », « genre d’exhibitionnisme » auquel les libéraux se refusent, tandis que les orateurs ultramontains vont tirer parti de leurs expériences personnelles pour « émouvoir leurs auditeurs ». De plus, « l’éloquence romantique a mis à la mode le culte des grands sentiments, de la sensibilité, de l’exaltation de tout ce qui touche et émeut ». Les ultramontains usent de cette démesure dans leurs discours, où « l’argumentation se confond avec le pathos ». Leur « apologie religieuse » se fonde également amplement sur Le Génie du Christianisme de Chateaubriand, qui amena une nouvelle révélation par « une route contraire » : « Ne pas prouver que le christianisme est excellent parce qu’il vient de Dieu ; mais qu’il vient de Dieu parce qu’il est excellent ». Ainsi, il ne s’agit pas de « prouver la véracité de la religion catholique », mais à faire souhaiter qu’elle soit vraie, tant elle est belle…

L’argumentation la plus utilisée par les ultramontains est celle par l’image, car à l’inverse des libéraux qui l’utilisent uniquement pour illustrer leurs propos, eux s’en servent comme moyen de persuasion direct pour agir sur les masses. Certaines valeurs libérales ont des chances de devenir populaires, telles le progrès et la tolérance ; les ultramontains les récupèrent, en retournant l’arme contre leurs adversaires : « la tolérance des libéraux n’est pas une fin, c’est un moyen d’attaquer l’Eglise » ; la dialectique ultramontaine expose d’abord la thèse de l’adversaire, puis la réfute en montrant ses apories « et les mobiles bas et mesquins » ; après avoir effectué ce travail de sape, elle substitue ses propres propositions à celles de l’adversaire, mais la réfutation est basée sur une image en lieu d’argumentation (ex. 40 naufragés sur l’Ile de l’Erreur, une barque unique et son marin représentant la vérité qui seule peut les sauver, les naufragés libéraux cassent la barque en 41 planches, tous sont noyés : preuve du « faux libéralisme et de la prétendue tolérance » ; si tous entrent dans la barque unique, ils sont sauvés ; sinon, ils sont tous condamnés à périr). Il s’agit ici d’un lieu commun : « l’unique est supérieur au multiple, la qualité à la quantité, la vérité aux erreurs ». Présenter quelque chose comme étant unique, c’est le valoriser.

Cette intervention des ultramontains au Québec peut se comprendre si l’on connaît la conjoncture qui l’a rendue possible. Au début du XIXe siècle, l’accès au monde des idées était le lot d’une minorité élitiste privilégiée. Or, « la mise en place d’un système d’éducation populaire, le perfectionnement de la technique de l’imprimerie, la multiplication des journaux, des bibliothèques et des sociétés littéraires laissait prévoir … une large diffusion de l’information et … la formation d’une opinion publique susceptible de faire contrepoids au pouvoir établi. » Le clergé, craignant que les Canadiens ne suivent la voie de la France après les Lumières, et avant que l’opinion publique ne se transforme, mit en place les moyens de la contrôler dans tous les secteurs : dans l’éducation, la presse, les sociétés littéraires, etc… La dialectique utilisée par les libéraux se différencie fortement de celle des ultramontains ; les premiers fondent la leur sur la libre discussion, l’esprit critique ; les cléricaux, eux, refusent de combattre sur les arguments, puisqu’ils sont détenteurs de la Vérité. Les premiers avancent des arguments rationnels, les seconds font appel aux émotions, à l’imagination. Il apparaît que les évènements et la conjoncture aient donné raison aux ultramontains, car il faudra « attendre près d’un siècle pour que le discours libéral finisse par s’imposer ».

Résumé par Maria Brilliant.