Micheli, Raphaël. 2003. « Une polémique défensive : Le Monde face aux Accusations de Pierre Péan et Philippe Cohen », Grevisse, Benoît & Annick Dubied (éds). Recherches en Communication 20, « La Polémique Journalistique » (Louvain-La-Neuve : Université catholique de Louvain), 109-126 

 

Résumé

Aux côtés de la polémique « offensive » (qui présente la polémique uniquement comme « arme d’attaque »), on remarque qu’il existe également une polémique « défensive » (avec ses caractéristiques propres) car, selon les mots de A. Greive, « quiconque est attaqué, ou se croit attaqué, a pour habitude de se défendre ».

L’auteur se propose de traiter ici d’un exemple de polémique « défensive », en étudiant la réaction du quotidien prestigieux Le Monde, mis en cause dans l’ouvrage de Péan et Cohen : La face cachée du Monde. Du contre-pouvoir à l’abus de pouvoir.

Bien que l’accolement de ces deux termes « polémique » et « défensive » puisse paraître curieux, l’auteur tente de démontrer que cette « polémique défensive » se manifeste par certains paradoxes. D’un côté, Le Monde ne désire pas « polémiquer », car il cherche à se placer « hors » du champ d’affrontement ; mais de l’autre, le quotidien veut « se défendre » en utilisant des stratégies qualifiées par l’auteur de paradoxales, car elles sont a priori mutuellement exclusives : à la fois disqualifier le discours l’incriminant, mais également le réfuter de manière argumentée.

C. Plantin distingue entre l’usage au premier degré de l’adjectif « polémique », qui porte une charge disqualifiante, et un usage « méta », qui est le fait de « débattre ou confronter des idées avec une certaine vigueur ». Les deux parties étudiées par Micheli  évitent le premier usage. Cependant, les auteurs du livre mettant Le Monde en cause (ou plutôt certains de leurs dirigeants et rédacteurs) prennent le quotidien pour cible, et leur discours est disqualifiant. De plus, ils s’adressent à un tiers : les lecteurs de ce journal. La réaction du Monde se fait moins comme une simple « inversion des rôles » que par un dispositif différent qui comporte « la sélection des allocutaires légitimes ».

La première réaction du Monde à ce livre fut un éditorial signé par le directeur de la publication (fait exceptionnel), et portant le titre : « A nos lecteurs ». En ne prenant pas pour titre le « référent » (le livre de Péan et Cohen), le quotidien indique quels sont ses allocutaires légitimes (les lecteurs fidèles) et suggère implicitement lesquels ne le sont pas. Péan et Cohen sont habilement placés hors du statut d’allocutaire légitime, indiquant par là le refus du Monde de mener avec eux une « interaction verbale ». Le directeur de la publication ne « répond » pas aux « calomnies » – une « réponse » pouvant être jugée comme étant un acte de « soumission » à un locuteur qui n’est pas « digne d’être constitué en allocutaire ». Si réponse il y a, « elle est adressée exclusivement au tiers » (les lecteurs).

Selon Raphaël Micheli, cette stratégie de réaction démontre un « recadrage de la situation d’interaction », ainsi qu’une « discrimination des allocutaires ». Le choix du mot « informer » les lecteurs est également très significatif : car il existe une dichotomie qui oppose l’information à l’opinion ; une opinion est subjective, sujette à des débats, tandis qu’une information – par définition objective, n’appelle pas de nouvelles questions. Micheli insiste donc sur le fait qu’il n’y a pas de « réversibilité » des rôles dans ce cas (de polémique défensive), mais d’une stratégie tout autre : le tiers est l’instance unique qu’il s’agit « d’informer », tandis que la « cible implicite » du contre-discours ne mérite pas même une « réponse » : elle est exclue.

Cependant, et c’est là que réside l’ambiguïté de la réaction du Monde, l’ouvrage de Péan et Cohen est tout à la fois l’objet d’une « disqualification », mais aussi celui d’une « minutieuse réfutation ». La disqualification se fait dans l’éditorial du directeur de publication, mais elle « précède » la réfutation, faite dans l’article qui suit l’éditorial.

Micheli procède ensuite à un examen minutieux des termes choisis par les journalistes du Monde, que ce soit dans la « disqualification » ou dans la « réfutation ». Les épithètes de déficience mentale et de malhonnêteté intellectuelle visent à totalement discréditer Péan et Cohen et leur ouvrage, en les accusant de n’avoir pas suivi les règles professionnelles du journalisme. Le Monde entreprend de fournir des preuves et rapporte de nombreuses inexactitudes de détail figurant dans l’ouvrage. Or, « l’inexactitude décelée dans les parties se voit reportée sur le tout », c’est-à-dire que le quotidien, en présentant le discours de Péan et Cohen comme étant non-conforme aux enquêtes journalistiques, le disqualifie sans même prendre la peine de réfuter son argument.

Une analyse plus en profondeur révèle à quel point les discours du Monde sont disqualifiants de par le choix de cadrage des articles, de titres, de présentation, par la réfutation, point par point, des arguments de Péan et Cohen en utilisant des termes et des tournures qui les discréditent, et surtout en invalidant le contenu logique de leur ouvrage (les accusant de ne pas porter tous les faits à la connaissance des lecteurs – par opposition à ce que fait Le Monde).

En conclusion, l’auteur reprend les paradoxes inhérents à la « polémique défensive ». D’une part, il faut « répondre sans avoir l’air de répondre » (recadrage du « tiers », qui n’est pas l’attaquant), et d’autre part « avancer une réfutation efficace » qui ne soit pas une « contre argumentation », mais une disqualification du discours adverse.

Résumé : Maria Brilliant