Marion, Philippe. 2003. « Médiagénie de la Polémique. Les images “contre” de la caricature à la cybercontestation », Grevisse, Benoît & Annick Dubied (éds). Recherches en Communication 20, « La Polémique Journalistique » (Louvain-La-Neuve : Université catholique de Louvain), 127-154 

 

Résumé

 

Les questions ayant trait à une médiatique de la polémique (comment la polémique en tant que genre discursif s’accommode-t-elle des contraintes de tous les médias qui l’accueillent de nos jours, comment le genre évolue-t-il dans les médias, et réciproquement ce discours peut-il transformer un média – voire le créer) ne pourront être élucidées que si, comme désire le faire l’auteur de cet article, l’on porte attention à « la rencontre interactive d’une configuration sémiotico-médiatique avec le discours polémique. »

L’auteur commence par présenter une définition très large de la polémique : « Affirmer une opinion tout en cherchant querelle avec d’autres discours » ; mais que serait une polémique sans un « partenaire » à attaquer ? Prendre position dans un espace sans altérité n’aurait pas de sens. Mais peut-être le besoin de chercher querelle n’est-il que prétexte à une « interaction conflictuelle ». Plusieurs auteurs considèrent donc le débat polémique comme un « jeu discursif », de nature dialogique.

La polémique a son rituel, la communication journalistique aussi. L’une se sert de l’autre dans de nombreuses instances, et cette pragmatique du jeu évoquée ci-dessus permet de les rassembler dans leur même quête d’un partenaire (« un public »).

Cependant, le journalisme n’est pas une « pratique générique », « il serait plutôt une espèce de la communication regroupant plusieurs genres parmi lesquels la polémique ». En outre, le rôle du journaliste devient plutôt celui de « modérateur », « surplombant l’échange polémique entre des acteurs dont il se différencie ». L’évolution de cette fonction permet à l’auteur de définir une « médiagénie de la polémique ». « Pour être communiqué, un substrat évènementiel réel ou imaginaire doit, en effet, utiliser un moyen de médiation qui lui permettra de trouver sa configuration. » Cela semble évident, mais un récit, par exemple, est toujours différent selon qu’il utilise le langage écrit, oral, le cinéma, la BD, la télévision… « Chaque média possède donc sa propre énergétique communicationnelle et tout projet narratif se construit en interaction avec lui. »

« Tout média peut autoriser une large variété d’expressions », mais il peut aussi la « favoriser ». Les formes variées que revêtent les médias, jointes et influencées par les divers usages sociaux au sein desquels ils sont activés, sont la « singularité différentielle » que l’auteur tente de saisir comme étant la « médiavité ». L’auteur rapproche ensuite la médiavité à la narrativité, qui contient une « dimension promissive » (le potentiel d’un récit présenté autrement que par le simple narratif). Selon l’auteur, la « narrativité procède et se nourrit de la médiativité ». La médiagénie serait donc l’interaction optimale d’une narrativité qui aurait trouvé son meilleur support médiatique.

La polémique est un genre médiagénique marqué, qui peut passer d’un média à l’autre tout en s’adaptant à chaque média qui la transmet. Néanmoins, les deux derniers siècles semblent attester que la polémique s’accommode de la médiation journalistique. Or, prétend l’auteur, le journalisme n’est pas un média. Serait-ce donc la presse, avec ses différents lieux de « combat » ?

L’auteur continue en étudiant les divers supports médiatiques sur lesquels la polémique s’appuie et/ou pourrait s’épanouir. Le point de départ est que la presse écrite offre « à la polémique le meilleur épanouissement médiagénique ». Il y a un décalage évènementiel par rapport à la radio et la télévision, mais la presse écrite « on line » y apporte une certaine réponse. Seulement, cette interaction forcément différée est justement nécessaire à l’articulation d’une « argumentation consistante », car la progression de la pensée polémique se construit dans ce décalage, en intégrant également les effets scriptovisuels offerts par une page de journal.

Une polémique n’utilise pas seulement l’écriture, la caricature et la photographie font également partie de la presse écrite. Le dessin caricatural, en déformant – donc en interprétant – un personnage, fait partager une opinion de manière forte. La caricature serait un « dessin polémique », selon A. Duprat, qui appelle l’adhésion active du « lecteur-spectateur », et sa réaction à une interprétation « engagée ».

Cependant, l’acceptation consensuelle de la caricature dans la presse écrite risque d’en ôter le piquant, de diminuer sa portée polémique en lui donnant le statut de « fou du roi » (auquel toutes les critiques étaient permises). Seulement, en temps de quasi-guerre (comme le sont les Etats-Unis), certains caricaturistes ne peuvent plus exercer aussi librement qu’auparavant, étant soumis à des pressions de « lecteurs et publicitaires ». D’autres ont même démissionné. Cela confirme que le dessin caricatural a une portée plus importante que celle qui le confine au rôle de « fou du roi », et il conserve une large place dans certains journaux où il supplante même la photo.

La photographie, paradoxalement, ne semble pas ajouter grand-chose à une polémique, hormis les cas où elle est manipulée et présentée accompagnée d’un slogan évocateur.

En ce qui concerne la télévision, de par sa nature d’immédiateté « et la planétarisation de l’information », elle « nous donne à voir le monde plus qu’à le commenter ». Elle offre une illusion de transparence. Il semble y avoir un glissement de l’information vers la communication, l’une étouffant l’autre. Le journaliste devient médiateur, dont le rôle serait « non pas assurer la polémique mais la mettre en spectacle. » « La polémique porte moins sur l’évènement, que sur son traitement journalistico-iconique », c’est-à-dire sur le choix de savoir ce qu’il faut, ou qu’on peut montrer, et de quelle manière.

La « cyberpolémique » d’aujourd’hui permet d’avancer l’hypothèse que le « journalistique tendrait de plus en plus à se dissoudre dans le médiatique ». Avec les nouveaux espaces de « tchats » ouverts « on line » (sorte de courrier des lecteurs moderne), espaces de dialogues et de confrontations, Internet donne voix à une interaction polémique, mais extrêmement polyphonique, décentralisée et sans doute démocratisée. Il est possible que dorénavant, ce phénomène contemporain « remarquable » forgera l’opinion publique plus sûrement que les médias « classiques ».

Ph. Marion distingue entre deux sortes de sites Internet ; d’une part, « les sites activistes de contre information ou d’informations alternatives (à caractère polémique) », et d’autre part, les sites « de détournements satiriques de médias ou d’images d’actualités. « Internet permet un redéploiement médiagénique de la caricature et de l’image polémique ». A côté de sites « cyberpolémistes », d’autres sites feraient partie du mode ludique du détournement d’images, avec une transmission générale difficilement évaluable.

La théorie de la « rumeur » rejoint Internet, qui la propage avec force et dynamisme. La rumeur se propage si bien par Internet, car étant anonyme et d’origine inconnue, elle s’assortit « d’une sorte de déresponsabilisation » et d’une « forte attractivité ». La rumeur n’est pas forcément fausse, mais elle est forcément « non-officielle ». Les internautes liés à ces sites privilégient le caractère libre de l’information, aux dépens de sa fiabilité. Les images détournées qui circulent sur Internet, étant manipulées, perdent leur statut de « fidélité référentielle » pour ne plus fournir que l’excitation ludique qu’elles provoquent. Un risque à plus ou moins long terme serait que l’énorme disponibilité et dissémination des images peut créer une « indifférence généralisée aux images », « même si celles-ci renvoient à une réalité traumatique ou dramatique ».

Cette dissémination des images, sans marquer la fin de « l’esprit polémique », pose cependant la question « d’un déplacement du journalistique au médiatique, et du médiatique au transmédiatique, avec toutes les conséquences que cela entraîne. »

Résumé : Maria Brilliant