MacLean, James. Université Memorial, Canada.

Article paru dans « Etats du Polémique », sous la direction de Annette Hayward et Dominique Garand, Canada, Ed. Nota Bene, 1998.

ANTHROPOLOGIE ET POLEMIQUE :

LA FONCTION DE L’ARGUMENTATION SCIENTIFIQUE DANS LE DISCOURS SUR L’ORIGINE ET LES FONDEMENTS DE L’INEGALITE PARMI LES HOMMES

 

Résumé

L’auteur prétend que la publication de cette œuvre par J.-J. Rousseau, en 1755, fut un acte délibérément provocateur. Faisant suite à son Discours sur les sciences et les arts paru cinq ans plus tôt, Rousseau veut cette fois-ci « prouver que la société civile a dénaturé l’homme et qu’elle a perdu le genre humain ». En incarnant la nature humaine dans l’homme préhistorique (l’homme à l’état de nature), la philosophie de Rousseau devient anthropologie.

La controverse déjà suscitée par son précédent ouvrage prend de l’ampleur, lorsque les grands penseurs de l’époque réagissent à ce nouveau Discours par un article réfutant ses thèses naturalistes dans l’Encyclopédie (Diderot), ou bien par des écrits sarcastiques et provocateurs (Voltaire).

Dans ce Discours, Rousseau « formule des théories scientifiques concernant l’homme primitif », tout en y attaquant aussi, de façon très polémique, les philosophes de son temps qui soutenaient « la hiérarchie sociale et l’idée de progrès ». Les questions qui peuvent se poser ont trait au véritable aspect scientifique de ses théories anthropologiques, car leur fonction étant polémique, peuvent-elles être objectives ? D’autre part, on remarque que des procédés rhétoriques sont utilisés afin d’étayer le discours scientifique. En remontant à l’origine de l’homme, Rousseau remonte « aux sources historiques de l’inégalité, c’est-à-dire aux origines de la société civile » ; le philosophique et le polémique se trouvent donc entremêlés, par le moyen de l’anthropologie.

L’auteur de l’article soutient que le but du Discours est de montrer que « les inégalités qui caractérisent la civilisation européenne sont contre la loi de la nature ». Ces « lois de la nature » sont représentées par l’homme primitif, tel qu’on pouvait se le représenter au milieu du XVIIIème siècle. Rousseau s’appuie donc sur une autorité scientifique – qui n’était peut-être qu’une fiction (utile) - afin de défendre sa thèse polémique, qui est que la civilisation a perverti l’homme. (Une parenthèse indique que Derrida pointe justement que Rousseau a besoin de l’écriture – donc de la civilisation – pour la rabaisser). Selon l’auteur, Rousseau avance plus d’hypothèses que de faits sur la préhistoire de l’homme, mais l’évolution qu’il en décrit correspond à ce que nous en savons aujourd’hui. En admettant le bien-fondé de ses thèses scientifiques, « on doit reconnaître aussi que ce n’est pas une science sans parti pris », car elles ne peuvent se lire qu’en tenant compte de leurs objectifs polémiques, dont la première est évidemment de comparer l’homme primitif aux hommes civilisés – aux dépens de ces derniers. Il s’agit du passage « d’un bonheur originel à la misère et au désordre propres aux sociétés humaines ».

Ce que Rousseau condamne dans la société, c’est « l’inégalité morale » (différences économiques, sociales et politiques), vs. « l’inégalité naturelle » (différences d’âge, de force physique, « de qualité de l’esprit »). Selon lui, le despotisme « est l’aboutissement naturel de l’évolution de la société civile … mais c’est aussi sa destruction, car il ramène tout à la loi du plus fort ». En fait, Rousseau condamne toute doctrine qui ne repose pas sur le principe que « les Peuples se sont donnés des Chefs pour défendre leur liberté et non pour les asservir ».

La polémique de Rousseau vise des « interlocuteurs précis », « dont la philosophie pourrait justifier l’ordre social établi » ; entre autres Hobbes (théorie selon laquelle chaque individu s’engage à aliéner sa liberté au bénéfice d’un tiers – une assemblée d’hommes par exemple), Bossuet (autorité tirée du pouvoir paternel), et d’autres grands philosophes de l’époque.

Rousseau « exploite » tous les moyens de sa rhétorique pour soutenir son argumentation, et toute son œuvre accentue son caractère polémique. Des « formules provocantes » sont disséminées tout au long, prenant parfois la forme de paradoxes. Certains exemples le démontrent : « les lois, en protégeant la propriété, ‘font d’une adroite usurpation…un droit irrévocable’ », ou bien « Les riches cesseront d’être heureux, si le Peuple cessait d’être misérable » ; et il résume l’histoire de l’aristocratie par une phrase lapidaire : « Plus on pouvait compter de fainéants dans une famille, et plus elle devenait illustre ». Des jeux de mots sont également utilisés, des alliances de mots ou d’idées non ordinaires, et le ton polémique est présent même dans des arguments scientifiques.

Il apparaît donc évident que la science, dans ce Discours, a un autre but que scientifique : elle veut transmettre un message social, qui « cherche à discréditer à la fois certaines classes socio-économiques et les doctrines politiques de certains philosophes qui font appel à la nature pour justifier les contradictions de l’ordre social. »

Résumé par Maria Brilliant.