Lits, Marc. 2003. « La Polémique médiatique comme lieu de confrontation politique contemporain », Grevisse, Benoît & Annick Dubied (éds). Recherches en Communication 20, « La Polémique Journalistique » (Louvain-La-Neuve : Université catholique de Louvain), 173-188 

 

Résumé

Il est à présent évident qu’un glissement s’est produit dans le rôle de la presse (et la télévision), qui de sa fonction « citoyenne » (de débat public) a pris celle « d’amuseur public. » Or, on ne peut généraliser, et une observation attentive montre que dans certains lieux, le débat contradictoire reste très présent – « y compris dans des affrontements de type polémique, souvent suscités par les médias eux-mêmes. »

Pour de nombreuses raisons, les émissions politiques ont progressivement disparu, de même que la presse d’opinion. Pourtant, certains enjeux majeurs en Occident entraînent des débats animés, qui doivent être mis en forme dans les médias classiques, car les « tchats » sur Internet sont encore des « lieux d’expression minoritaires ». Le « média dominant » étant actuellement la télévision, l’auteur se propose de voir comment le débat politique s’y est ajusté, sans négliger la presse écrite qui reste « le lieu privilégié de la confrontation d’idées ». Ensuite, il tentera de dégager en quoi cette évolution peut avoir des répercussions « sur le système politique dans son ensemble. »

Dans l’immédiat après-guerre, la presse perdit peu à peu de son lectorat. Pourtant, il semblerait qu’aux « moments cruciaux », le débat démocratique retrouve sa place – pour un temps limité, car les considérations économiques l’emportent souvent sur les considérations idéologiques. De plus, il apparaît qu’une société « désenchantée » ne désire plus s’engager dans « la chose politique ». Puis toutes les années 70 furent marquées par la fin « de trois grandes périodes manichéennes : fin de l’après-guerre, fin du “péché” colonial, fin de l’affrontement bipolaire entre l’Est et l’Ouest. » Ce fut la fin des « maîtres-penseurs », mais également celle des « conflits d’opinion », qui se nourrissaient des « luttes de classe » et se déployaient dans la presse écrite.

Aujourd’hui, le « paradoxe de la presse d’opinion » est plus éclatant que jamais : le journal ne présente plus une seule opinion (la sienne) à ses lecteurs, sur des sujets qui ne sont plus idéologiques, mais présente toute une variété d’opinions, parfois très antagonistes, dans des rubriques spécialisées, sans les arbitrer. Quant à la télévision, elle se doit de garder une certaine objectivité en laissant un espace aux différents partis, aux opinions différentes. La politique y est très influente, car dans les chaînes publiques, par exemple, il n’est pas rare que des journalistes soient nommés par les autorités politiques. Et il existe des tensions entre « débat public et divertissement ».

Le changement dans la manière de présenter la « parole politique » au public se situe à trois niveaux parallèles : adaptation, car transformation de supports ; rapport différent du citoyen, qui s’intéresse à des questions plus individualistes ; et traitement télévisuel en mutation constante.

En partant d’un exemple fourni par le système politique en Belgique, l’auteur démontre que lorsque le monde politique voulut essayer de plus et mieux informer ses citoyens (« communication transparente »), il le fit en utilisant les systèmes publicitaires des grandes entreprises : les hommes politiques apprennent à « vendre leur image », en fonction des attentes du public. Ce « marketing politique » ne va pas sans dangers, car le citoyen doit réapprendre à décoder les messages qui lui sont transmis de cette nouvelle manière. La télévision met en scène et relaie cette communication politique, où les deux parties aspirent à emporter l’adhésion du citoyen – pour des motifs différents : l’un, pour son électorat, et l’autre pour intéresser ses téléspectateurs. De plus en plus se développent aussi les émissions qui cherchent « à faire apparaître l’homme qui se cache derrière le politicien ». La politique s’affiche donc « comme un spectacle », préférant « la proximité » (parfois la démagogie) « au débat d’idées ». Mais la polémique reste présente, surtout en période électorale, ce que l’auteur démontre par une étude de cas sur le thème de l’intégration, en Belgique, qui lança la campagne électorale en 2003.

Après qu’en 2002, un rapport indiqua que la politique d’intégration avait échoué, plusieurs phrases prononcées par certains politiques de droite comme de gauche sur le thème de l’immigration furent récupérées par les médias. Bien qu’il y ait eu auparavant un accord tacite pour éviter d’aborder ce thème épineux avant les élections, un journal (Le Soir) relance la thématique en interviewant le président du MR (centriste et humaniste). Ce dernier affirme effectivement que « l’intégration est un échec », et le journal ouvre le débat qui rebondit par une émission télévisée à laquelle, pendant les dix jours suivants, les partis politiques de tous bords vont participer, « sur un ton qui relève davantage de la polémique que du débat contradictoire ». L’interview suscita des réactions virulentes, le président du MR se sentit « diabolisé », le ton enfla et devint attaque personnelle plutôt que de porter sur le fond du problème. Malgré tout, à la première réaction polémique (lexique violent, diabolisation des adversaires) succéda une « contextualisation » du débat en le recentrant sur la définition de l’immigration.

L’auteur récapitule la manière dont Le Soir a travaillé, en quatre temps : « scoop avec l’interview exclusive du président du MR, réactions violentes des autres partis francophones, articles de contextualisation et de reportages, retour au calme » prôné par le vice-président du parti. En analysant ensuite la manière dont La Libre Belgique fit état de la crise, Lits conclut que sa position était ambiguë, car elle donna très peu de place aux réactions de l’opposition, après n’avoir traité de la question de l’intégration des immigrés qu’en fin de semaine, et de manière très peu approfondie.

La part de calcul politique entrée dans ces débats soulève des questions éthiques, ainsi que politiques. Mais il est important de s’interroger « sur la manière dont les médias relayent, parfois suscitent, et ensuite exploitent ce type de thématique. » Et de l’impact que peut avoir ce genre de polémique médiatique sur le public.

L’auteur recommande d’effectuer une « réflexion en profondeur sur le rôle conjoint des politiques et des médias dans la construction d’un espace public démocratique qui doit garantir une confrontation équilibrée, qui doit accepter la polémique, qui doit encourager la culture du débat, mais qui doit aussi favoriser les prises de position de chacun […] et faire émerger des solutions, des changements de société. »

En conclusion, l’auteur affirme que « le débat doit exister », mais qu’il ne sera constructif que « s’il est posé en fonction d’enjeux politiques plutôt que politiciens ». Et qu’il y a lieu de repenser d’autres formes de confrontations médiatiques, qui seraient représentatives « des grands enjeux de société, captivant sans rendre le spectateur captif. »

Résumé : Maria Brilliant