Koren, Roselyne. 2003. « Stratégies et enjeux de la “Dépolitisation par le langage’’ dans un corpus de presse actuelle », Grevisse, Benoît & Annick Dubied (éds). Recherches en Communication 20, « La Polémique Journalistique » (Louvain-la-Neuve : Université catholique de Louvain), p. 65-83.

Résumé

Bien que les règles journalistiques déontologiques soient « d’ordre éthique et non pas idéologique » (« informer au nom de valeurs comme la vérité, la justice et la solidarité »), l’auteur de cet article s’interroge cependant pour savoir si la presse contribue « à la critique des institutions politiques et de l’immobilisme et donc à la politisation de l’opinion publique ou au contraire à sa dépolitisation  ».

Par l’étude d’un corpus journalistique composé d’une soixantaine d’articles provenant de quotidiens, d’hebdomadaires et de mensuels divers, elle penche du côté de la dépolitisation, en recherchant les traits distinctifs de la « construction médiatique du débat polémique », débat dans lequel le journaliste peut jouer soit le rôle du « tiers spectateur », soit celui « d’acteur participant à l’affrontement ». L’auteur indique ensuite qu’elle se basera sur la distinction proposée par Jean-François Revel entre « polémique de ton » (violence verbale) et « polémique de fond » (seule véritable « littérature de combat »), en essayant de démontrer comment et pourquoi la « polémique de ton mène à la dépolitisation de l’opinion publique », tandis que la « polémique de fond » est celle qui oppose une résistance à la pensée unique, en favorisant le débat public.

Selon les termes du sociologue Michel Wieviorka, la dépolitisation serait « le degré zéro de la politique » : un consensus extrêmement large d’auditeurs ou de lecteurs qui se forme lorsqu’il s’agit de « rejeter, soupçonner et dénoncer, et assurément pas de construire ou négocier ». Dans le corpus analysé par Roselyne Koren, c’est le cas de la France qui se dresse contre la guerre en Irak, en assumant une certaine diabolisation des Etats-Unis, mais qui ignore ostensiblement des pays qui mériteraient bien plus de reproches en ce qui concerne les droits de l’homme. Ce « degré zéro » est défini entre autres comme « absence de politique » puisqu’il réunit des gens de tout bord dont le seul point commun est « la bonne conscience qu’il y a à se dresser contre la guerre ».

Toujours selon Wieviorka, en lieu d’un « appel à la négociation et à la résolution des conflits », on se conforte dans un « ressentiment partagé », qui résulte en un « refus de l’Autre ». En voyant dans le nombre la raison, il n’y a plus d’échanges, donc plus de politique. Il se crée un refus de « toute interaction verbale avec l’adversaire diabolisé », c’est donc une véritable dépolitisation du public, pour qui la haine remplace le dialogue. Le paradoxe est que la « rhétorique pacifiste hostile à la guerre contre l’Irak » est bien « peu pacifique dans la virulence agressive de ses énoncés ».

Il en résulte que tout discours dès lors qu’on le traite de « polémique » est discrédité. « Du discrédit, dû à la violence verbale, à la dépolitisation, il n’y a qu’un pas. » En se servant d’exemples, l’auteur montre à quel point cette polémique de ton est violente, et que ce processus de « la fin justifie les moyens » amène une délégitimation du discours polémique, en créant une « uniformisation de la pensée ».

Même lorsqu’il n’y a pas violence verbale affirmée, on peut relever certaines autres stratégies discursives qui contribuent à la dépolitisation de l’auditoire. Il s’agirait de ce que Régis Debray, cité par l’auteur et reprenant une dénomination due au rédacteur en chef du Monde Diplomatique, nomme « l’effet paravent ». Non seulement le fond est occulté par la forme (le ton), mais aussi la focalisation se fait sur un seul point mineur qui devient emblématique et occulte tout le reste. Plusieurs manières d’agir  illustrent cet « effet paravent ». L’une consiste à mettre l’emphase sur un point technique, en escamotant des différends politiques qui seraient le véritable enjeu de l’information. Une autre est de déclencher des « foudres » de professionnalisme sur la forme d’un débat, tandis que la dissension politique est totalement laissée de côté.

Il arrive aussi que l’on substitue le pathos au logos. L’auteur cite ici Ph. Meyer, qui écrivait dans le Bulletin Gallimard que « la dérision tient lieu d’humour et la sentimentalité de civisme ». Le pathos n’est absolument pas rétif à la logique, mais ce dont il s’agit ici est « une stratégie qui consiste à renoncer à la discussion de programmes politiques et à miser essentiellement sur les sentiments. » Et l’on sait que « discuter avec des êtres irrationnels est absolument inutile ».

Une autre stratégie de dépolitisation relevée par l’auteur est la commémoration louangeuse et posthume de polémistes notoires, « récupérée par les instances du pouvoir » ; celles-ci s’approprient une victoire qu’elles n’auraient jamais pu gagner du vivant de ce polémiste (l’exemple fourni est celui de Pierre Bourdieu, qui reçut un hommage unanime de tous bords après sa mort).

La dernière stratégie relevée par l’auteur est celle de « l’illusion groupale ». C’est-à-dire se fondre dans la masse, partager les plaisirs de tous, et ne plus se déchirer par des conflits, des affrontements. Les confrontations de positions divergentes sont dérangeantes, voire anachroniques…

Roselyne Koren présente ensuite « deux exemples types de la construction médiatique de l’espace polémique et de la dépolitisation du débat ». L’un met en scène un article de R. Debray publié par le Monde. Bien que l’article, intitulé « Lettre d’un voyageur au Président de la République », n’aurait dû ne mettre en cause que son auteur et le représentant du pouvoir exécutif, le journal prit l’initiative de choisir des opposants dont la polémique se déclencha contre Debray dans les pages du Monde. Or, ces adversaires ne sont pas des représentants du pouvoir, mais des intellectuels notoires. Selon l’auteur, il y a ainsi une « procédure de dépolitisation » du public « déclenchée par le choix de ceux qui joueront le rôle de l’opposant ».

Un autre exemple intéressant cité en note montre à quel point le Monde transgresse des normes qui paraissent évidentes : si, dans ses pages, un chef d’état en attaque un autre, ce n’est pas à l’autre que l’on donne la parole pour se défendre ou contre attaquer, mais c’est à un tiers que l’on fait appel pour « éclairer » le lecteur, et ce tiers est souvent partisan de l’une des deux parties en conflit. D’où une dépolitisation, sans doute même une désinformation.

Enfin, lorsque le Monde lui-même est attaqué, sa rédaction se défend vigoureusement, comme « des vestales qui gardent le temple sacré » (mot d’un journaliste de Lire). La « Victime » se sent attaquée dans « son existence même », et l’attaque est présentée comme étant un « discours de haine inexplicable ».

Pour terminer, l’auteur fait l’« apologie de la polémique de fond », en indiquant pourquoi elle est souhaitable. Il est sain de présenter des opinions contraires et d’en débattre, tandis qu’à présent « la divergence n’est pas perçue comme un constituant bénéfique nécessaire, mais comme un mal qu’il faut juguler ». Il faut « réinventer des débats et des conflits sociaux et culturels », afin que la société puisse se fournir de repères et ne soit plus un troupeau guidé par une pensée « unique et toute-puissante ». La polémique de fond est la résistance, « le courage de nager à contre-courant », et d’oser s’opposer au consensus largement propagé, et adopté par le public.

Seulement, conclut l’auteur, il y a lieu d’éviter de porter aux nues la polémique de fond, et de systématiquement détruire la politique de forme. Car des prises de position « dichotomiques » pourraient à nouveau empêcher le débat…

Résumé : Maria Brilliant