Hayward, Annette. 1998. « Pamphlet, polémique et querelle : le cas des régionalistes et des “exotiques” », Hayward, Annette & Dominique Garand (éds.). Etats du Polémique (Québec : Nota Bene), 147-173.

Résumé
L’auteur de cet article (qui est aussi, avec Dominique Garand, celle qui réunit ceux qui composent tout l’ouvrage Etats du polémique) tente de délimiter ce qu’est une polémique – « guerre de mots engagée, par écrit, devant un certain public » - par rapport au polémique, plus difficile à cerner. Elle en présente certaines définitions, pour les récuser souvent en partie, et expose que la polémique « n’est pas un genre, mais un fait historique, une série d’actes discursifs publiquement posés, et peut inclure des textes d’à peu près tout genre imaginable. » Pour elle, le discours polémique n’est pas non plus un genre, « mais un type de discours qui peut traverser de nombreuses formes ou genres, littéraires ou autres ».

L’auteur se démarque de la division établie par Angenot des « discours agoniques » en trois genres distincts : polémique, pamphlet et satire. D’ailleurs, prétend-elle, Angenot lui-même ne différencie pas toujours entre la polémique et le polémique, et ses définitions ne semblent convenir ni à l’une, ni à l’autre. Elle va plus loin en affirmant que « le champ pamphlétaire » décrit par Angenot n’est qu’une « variante précise, extrême du champ polémique ». Selon elle, la parole pamphlétaire qu’Angenot place dans la catégorie de « l’agonique » ferait plutôt partie du champ plus large : « le polémique ».

L’auteur se demande si en fait, tout discours ne serait pas « potentiellement polémique. » Elle cite plusieurs chercheurs qui vont dans le même sens, tel Ducrot qui écrivit : « … la langue … se présente fondamentalement comme le lieu du débat et de la confrontation des subjectivités ».

Cependant, elle admet qu’à des périodes précises de l’histoire humaine, « ces conflits sous-jacents ont pris une envergure tout à fait exceptionnelle ». Ce fut le cas avec la querelle qui opposa les « régionalistes » aux « exotiques » au Québec, et qui eut lieu en gros entre 1904 et 1938 (laps de temps qu’elle découpe précisément en quatre périodes distinctes, chacune ayant sa « propre dynamique »). Ce long conflit permet de voir « une évolution et une interaction » rarement relevées dans une seule polémique, et ses résultats, au fil des débats, furent souvent étonnants (rétractations, conversions, etc…), avec un effet que l’auteur détermine comme ayant été bénéfique : « Elle aura contribué à l’installation du pluralisme idéologique et d’un champ littéraire plus autonome au Québec. »

L’auteur tente de situer le début de la polémique ; lorsqu’une seule critique vise un autre écrit, sans autres réponses, il n’y a pas polémique ; par contre, lorsqu’un tiers prend fait et cause pour celui qui fut attaqué, la polémique s’installe. Une hypothèse parfaitement plausible serait donc que pour « qu’on puisse parler de l’existence d’une polémique, il faut une interaction publique entre au moins trois textes ou interventions de nature combative ».

La polémique s’installe autour d’une parodie littéraire d’un poème de Paul Morin. Or, au-delà des formes « symbolistes » et « décadentes » du poème mis en cause par la parodie, qui pourraient inquiéter les conservateurs, c’est le poète lui-même qui est insidieusement attaqué : « un homme trop cultivé, qui maîtrise trop bien sa langue » est « d’une virilité suspecte »… D’ailleurs, la parodie est anonymement signée par un pseudonyme révélateur : « Pauline Morinette ». Citant Cusin, l’auteur indique que « la cible ultime de la polémique serait de “faire taire l’Autre” dans le destinateur lui-même ».

Une autre polémique se fit jour lorsque des étudiants de l’Université Laval de Montréal (personnifiant, pour plusieurs, les « exotiques »), ayant innové en poésie en créant des poèmes de trois tercets comportant des vers de neuf syllabes, donnèrent lieu à des attaques moqueuses du poète Lozeau (le mieux vu à Montréal à l’époque). La réponse de l’un des poètes, Degas, utilise d’abord le paradoxe en complimentant son adversaire, puis en l’accusant d’être le produit d’une conspiration de l’école littéraire de Montréal. Ces accusations sont niées, Degas rétorque par une ruse, on lui répond en mettant en cause le manque de « clarté » des vers produits par ces étudiants par un syllogisme complet et imparable. Une telle critique, « habile, sérieuse et polie » rend la réplique difficile ; Degas se retire de la joute littéraire.

Cependant, deux ans plus tard, Degas fera son « véritable apprentissage de polémiste », lorsqu’il aura totalement saisi les enjeux de la querelle : il s’agit d’un conflit fondamental d’idées « autour de l’acceptabilité ou non de l’art moderne » ; en arrière-plan, « c’est toute la vision de la littérature québécoise et, par analogie, de la société québécoise elle-même, qui se joue ici ». Après avoir critiqué la conception du catholicisme présentée dans un roman par Hector Bernier, Degas fut même étiqueté comme « impie », accusation très grave. De plus, il osa défendre Pascal, ce qui fut extrêmement mal vu de sa propre famille. (L’Eglise au Canada condamnait l’ordre janséniste). Degas s’écria, semble-t-il : « Au fond, ces gens-là ne veulent pas de littérature ; l’art est leur ennemi ; ils ont décrété que la religion – c’est-à-dire la religion telle qu’ils l’entendent – doit tenir lieu de tout. »

Il apparaît de plus en plus évident que la religion constitue un « des enjeux fondamentaux » dans la querelle des régionalistes et des « exotiques », avant de devenir également politique. Cela suivrait un peu la trajectoire de la polémique en France, d’abord théologique avant de passer dans le domaine politique au début du XXe siècle. Cela amène l’auteur à avancer (en citant Ehrard) qu’une telle polémique (littéraire de grande envergure) compte parmi « les meilleurs révélateurs des conflits qui agitent une société tout entière, dans ses principes politiques, moraux ou religieux ».

L’auteur s’attarde ensuite sur les deux textes fondateurs de la polémique, en 1903 et 1904. Il s’agit d’abord d’une préface de Dantin à l’œuvre de Nelligan – poète « maudit » qu’il compare à Maupassant et Baudelaire… La stratégie de Dantin est claire : il énumère les défauts de Nelligan, sa folie même (« il a de quoi scandaliser plus d’un dévot des normes classiques ») mais passe ensuite à la séduction (« mais il plaira aux esprits plus larges, plus délicats aussi,… »). Dantin et Nelligan avaient fait de la littérature une sorte de religion, « supérieure » au catholicisme, ce qui fut considéré comme étant une hérésie dans un pays où la culture était « inféodée à la cause nationaliste ou religieuse ».
La réponse de l’Abbé Roy reprit au profit des « régionalistes » les reproches qu’avait faits Dantin de la littérature de Nelligan. En se montrant tolérant au début en ce qui concerne la littérature, il n’en devient que plus pernicieux dans la suite, en prônant une écriture uniquement « canadienne », non souillée par les influences malades et décadentes – françaises notamment. Il attribue à Nelligan des épithètes dévalorisantes : « pauvre, sympathique »… Cependant, son discours « tolérant, poli », par l’omission même du nom de certains autres auteurs « exotiques », n’en est que plus efficace pour « tuer l’autre » : « passer sa présence sous silence ».

L’auteur conclut par l’opinion que ces deux textes, malgré leur ton contenu, sont les textes fondateurs de la polémique, car il s’agit ici : d’une « prise de parole réussie ; … prise de posture, prises de position…. et prise de pouvoir ». La question qui clôt l’article est que la « politesse (accompagnée de l’ellipse) [serait] le procédé polémique par excellence ».


Article résumé par Maria Brilliant.