Garand, Dominique. 1989.  La griffe du polémique. Le conflit entre les régionalistes et les exotiques  (Montréal : l’Hexagone).

 



Approche : analyse du discours, sémiotique greimassienne, pragmatique de l’énonciation, sémantique, sociologie.


Cet ouvrage a deux objets : d’abord, offrir une synthèse raisonnée des travaux sur le ou la polémique parus avant 1986 ; ensuite, procéder à l’analyse d’une polémique particulière en exploitant toutes les ressources de ces théories.

Le cadrage théorique et méthodologique est nettement dominé par la théorie de Maingueneau, que Dominique Garand synthétise tout en la nuançant. Il tente aussi d’y intégrer les apports d’autres théoriciens. L’apport personnel de l’auteur consiste à proposer une distinction entre le polémisme, l’échange polémique, le polémique comme donnée incontournable du discours et, enfin, l’agonique, notion qui ne reçoit pas ici un traitement systématique. Dans la même foulée, il propose une distinction entre quatre lieux du polémique (déontologique, idéologique, épistémologique et axiologique), ainsi qu’entre quatre « prises » du discours (de parole, de pouvoir, de position et de posture).

Résumé par Dominique Garand,
Dans la bibliographie annotée sur le et la polémique, en fin de l’ouvrage : « Etats du Polémique », sous la direction de Annette Hayward et Dominique Garand, Canada, Ed. Nota Bene, 1998.

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Introduction :

La polémique se manifeste toujours dans la crise, indique l’auteur. « Prendre position par rapport à la violence ou à la guerre consiste à vouloir l’éliminer, sinon à la réglementer. » Autre constat : « la violence (le polémique) est au principe de toute société et de tout discours. » La parole polémique serait « un art (verbal) de la guerre ».

La signature du polémique :

Selon l’auteur, le polémique n’est pas un sujet d’analyse ordinaire : « il pose le problème éthique de la violence discursive et, par extension, de la violence sociale. C’est aussi la question de la vérité qu’il soulève : le rapport du discours au sens, ou de l’identité (moi) à la différence (l’autre). » (p.16). Garand note qu’il existe une grammaire du polémique : mise à jour par la sémiotique, la rhétorique, la pragmatique et l’analyse du discours. Mais, selon lui « la véritable signature du polémique s’inscrit aux bordures de toute grammaire. »

L’agonie du polémique :

« Définir un objet, c’est espérer le maîtriser… » Il y a un présupposé, qui est que dans le langage, il y aurait une différence essentielle entre le violent et le non-violent. Alors que Garand prétend qu’on ne peut « objectiver » le polémique, car il traverse toute la communication et est produit par le système de relations que les humains entretiennent entre eux. L’auteur spécifie que Kerbrat-Orecchioni (le groupe de Lyon) ramène le phénomène polémique à trois signes généraux : discours-dialogique-violent.

L’agonistique :

L’agonique traverse les trois autres niveaux : le polémique, la polémique, et le polémisme, tandis que le polémique (catégorie plus large) détermine la polémique (le conflit spectacularisé entre discours), qui elle-même détermine le polémisme (texte, discours, parole).

L’outrage du polémiste :

« Le discours polémiste est perçu comme téléologique ». Qu’est-ce qu’énoncer un discours et le faire être, se demande l’auteur, qui forme un paradigme de quatre éléments pour envisager les « finalités » du discours, ainsi que les stratégies qui en résultent. Il l’appelle le « schéma des quatre prises » (comme dans la lutte) :
- « le discours polémique peut être le lieu d’une prise de parole : combat pour le droit de parler, avec contestation de la parole adverse ;
- le discours est aussi prise de pouvoir (avouée dans le discours politique, mais souvent implicite) ;
- tout discours suppose une prise de position à travers laquelle s’élabore son identité ;
- enfin, le discours s’affirme par un style, une certaine attitude globale que Garand appelle prise de posture : inscription du sujet dans le langage. »

Mesurer l’efficacité d’une stratégie revient à « confronter l’effet désiré avec l’effet obtenu. » De ceci découle la question de la finalité du discours polémiste et de l’intention voulue par l’énonciateur. La stratégie la plus courante, selon l’auteur, serait la dénonciation et la disqualification de l’adversaire : « rendre l’adversaire indigne et illégitime, c’est se poser comme dignité et légitimité. »

Efficacité et force illocutoire :

Evaluer la portée, l’effet perlocutoire des énoncés polémiques n’est pas facile, car leur efficacité dépend de paramètres trop nombreux, parmi lesquels : contexte, rapport entre l’allocuteur et l’allocuté, leur rapport aux tiers (le public-lecteur), etc… Le discours polémiste est à la fois « agressif » et « agressant ». On recherche donc sa « force illocutoire », en rapport avec son efficacité (effet perlocutoire). L’auteur relève trois « ferments » de force illocutoire : l’intentionnalité, la performativité, et l’autorité de l’énonciateur. Comment lit-on l’intentionnalité ? selon deux paradigmes possibles, le « malveillant » et le « bienveillant », mais pas de manière explicite.

« L’intentionnalité est perlocutoire. A la différence de l’illocution ou l’on produit un effet en disant, la perlocution produit un effet (sur l’interlocuteur ou l’interlocutaire) par le fait de dire. » Selon Garand, l’intentionnalité ne provient pas de la volonté, mais serait plutôt due à une pulsion : indignation, colère, révolte.

L’argumentation polémiste :

« Dénigrer la polémique est aussi une prise de position polémique ». Le pamphlétaire (le polémiste) mise plus sur la posture (du style et de l’affect) que sur le pouvoir (de la grammaire et de la raison). Cependant, le discours polémiste use parfois du raisonnement (logique), qui peut faire partie d’une argumentation, mais qui n’en est pas une lui-même.

L’argumentation est une forme de manipulation pour : persuader, prouver, convaincre, convertir, ou même séduire. Le discours polémiste ne cherche pas à convaincre (l’allocutaire), mais à dénoncer, disqualifier, interpeller ou questionner. Le ton tient souvent lieu d’argument.

L’auteur passe ensuite en revue une liste de procédés utilisés par l’argumentation polémique, et indique – de manière non exhaustive – les stratégies argumentatives qui peuvent les renforcer. Malgré tout cela, c’est à l’injure (ou insulte) qu’on se réfère plus spontanément en pensant à une argumentation polémique agressive. L’injure s’énonce souvent par des axiologiques.

L’efficacité des stratégies argumentatives réside dans leur dosage et leur à-propos, continue Garand, qui remarque que le discours polémiste est foncièrement ambivalent (d’après Kerbrat-Orecchioni), car il oscille entre deux impératifs contradictoires : la techné (maîtrise) et l’affect (spontanéité, sincérité, passion).

Tous les modèles d’argumentation sont soumis au contexte d’énonciation, i.e. le temps et l’espace. Il faut donc établir une distinction entre stratégie et tactique. Stratégie : prises de pouvoir et de position, tactique : posture et parole. Le discours scientifique est l’exemple type du stratégique, qui fait croire que c’est la Vérité qui parle (l’énonciateur s’efface). La tactique repose sur l’effet rhétorique, la séduction, la surprise. Les sophistes étaient de grands tacticiens, nous rappelle l’auteur.

La tactique est l’arme du faible : qui n’a pas de territoire à soi (géographique, politique ou épistémologique). Le Savoir et le Pouvoir ont leur lieu reconnu : une institution. Les stratégies sont soutenues par le pouvoir établi, mais rivées à leur lieu. La tactique « est une logique articulée sur la conjoncture et sur le vouloir de l’autre ».

« Le polémiste est-il stratège ou tacticien ? » se demande l’auteur, sans fournir de réponse tranchée.

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La suite : Le pamphlétaire au pilori ?

Au sujet de la parole pamphlétaire, l’ouvrage de Marc Angenot est le plus complet. Garand s’intéresse à comprendre comment certains se « spécialisent dans l’antagonisme », et ne « peuvent plus se poser qu’en s’opposant »… Le pamphlétaire combat seul « le scandale et l’imposture ». Il est une voix « non autorisée », et cherche à obtenir cette autorité rapidement, de manière percutante, par « intimation violente ».

« Le pamphlet mérite qu’on l’analyse en fonction du contexte dans lequel il s’est constitué ». « Peut-être qu’un certain vide polémique rend propice l’éclosion de la parole pamphlétaire ». Joseph Bonenfant dit : « Le discours pamphlétaire est plus un mode d’action qu’un instrument de réflexion ; il accomplit une fonction sociale (qui est de) faire réagir ».

Garand termine ce chapitre en indiquant que ce genre trouve « sa place dans le spectacle de la littérature : il l’alimente, lui donne du piquant, il divertit plus qu’il ne subvertit ».

L’entretien conflictuel.

Tout conflit suppose un contrat. Pour pouvoir polémiquer, il faut déjà s’entendre (fût-ce en qualité d’interlocuteur). L’échange polémique se déroule selon un système de règles communes aux adversaires.

Garand reprend plusieurs définitions et interprétations de Quéré, de Fontanille, sur les prises de parole dans un échange polémique, en rappelant le rôle joué par les focalisations / occultations : « Toute prise de parole résulte d’une discrimination parmi un champ de possibles, le locuteur focalise sur ce qui lui permettra de se mettre en valeur et occulte ce qui lui paraît défavorable ». L’allocutaire fera ensuite de même. Pour Fontanille, « les stratégies argumentatives sont la manière dont les interlocuteurs se disputent le contrôle des isotopies figuratives, thématiques, voire modales et narratives qui constituent le “fil du discours” ».
La polémique est une scène, une mise en scène. « Il n’est de polémique que racontée, mise en récit ». Elle a un début, un déroulement, une fin. On relève deux embrayeurs du processus polémique : l’injure et l’acte de nomination. « On désigne, pointe du doigt l’autre qui est en tort. » « Ce sont bien souvent des torts anodins qui provoquent les guerres comme les polémiques, torts vite oubliés mais qui font resurgir du ressentiment beaucoup plus ancien. »

Garand admet la difficulté qu’il y a d’établir ce qui vient clore une polémique ; il s’agit, très souvent, d’un élément extra-discursif. Le débat ne se résout pas, il se dissout. Cependant, une question reste posée : « dans quelle mesure les discours peuvent-ils s’influencer l’un l’autre ? »

D’après Maingueneau, il y a primat de l’interdiscours sur le discours : aucun discours n’est autosuffisant. Le discours prend place au milieu d’un univers déjà occupé par d’autres formations. Il se « taille une place », se soumettant à une série de contraintes qui déterminent sa formation.

L’interdiscursivité se définit par un univers discursif, un champ discursif et un espace discursif, dont Garand offre des définitions. « Les discours ont besoin d’une altérité pour affirmer leur identité. » L’intercompréhension est ce qui caractérise pour Maingueneau l’espace discursif. « Chaque discours travaille indéfiniment à maintenir la stabilité de ses limites en redéfinissant ses relations aux autres composants. Le champ “tient” par cet incessant travail de délimitation réciproque ».

L’aporie de la situation.

Le rapport conflictuel peut être envisagé à différents niveaux, mais pas séparément. « La structure interne d’un discours ne saurait être isolée du système qui la produit » ; cet interdiscours lui-même est conditionné par un ensemble plus vaste : la situation. La « situation » est ce qu’il y a de plus objectif, car aucun sujet individuel ne peut la contrôler parfaitement. C’est comme essayer de rendre compte d’un contexte, chaque conflit isolé ayant des antécédents et une répercussion sur l’ensemble. Dans tout ce qu’il dit, le discours se situe, il produit du contexte.

L’être humain ne peut plus se définir selon les vieux principes humanistes, réfléchit Garand. C’est par et dans la consommation que se fait maintenant la communication. Société de consommation = société du spectacle. Notre réel, c’est le spectacle : un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images. Etre vu et entendu (pour un écrivain même) est plus important que ce que l’on dit. Instauration du livre en tant que marchandise.

« Le goût du combat précède toute raison. L’essence de la querelle n’est pas sémantique, ni même juridique ; elle est agonique, elle préexiste à tout prétexte… »


Page 85 : deuxième partie du livre – Les enjeux d’une polémique

Dans cette partie, Garand se propose d’analyser la polémique qui eut lieu au Canada entre régionalistes et exotiques.
 

 

Résumé : Maria Brilliant