Fogelin, Robert J. 2005 (1985). The Logic of Deep Disagreements, Informal Logic 25:1, 3-11 (repris de Informal Logic, 7.1: 1-8)

Approche : logique informelle

Cette réflexion sur les « dissensions profondes » se situe dans le cadre de la logique informelle, discipline philosophique vouée à l’investigation et l’évaluation critique des arguments. Fogelin commence par montrer les faiblesses de l’approche déductive pure, qui a le défaut de présenter la plupart des arguments communs comme fallacieux, et insiste sur l’importance de la prise en compte du contexte pour l’étude des arguments. Il souligne l’importance des croyances et des préférences partagées dans toute communication argumentative : pour qu’un échange argumentatif soit « normal » il faut qu’il s’effectue dans un contexte de croyances et de préférences largement partagées (6). Qui plus est, il implique des procédures acceptées de résolution des désaccords. Il s’ensuit que lorsque le contexte dans lequel se déroule l’échange ne répond pas à ces conditions, l’argumentation devient impossible. On ne peut argumenter en l’absence d’un fonds partagé de croyances et de préférences. On a alors affaire à des dissensions profondes, qui ne peuvent pas être résolues par l’usage d’arguments car les conditions qui rendent possible l’argumentation sont manquantes.

Une dissension profonde selon Fogelin n’est pas simplement un désaccord qui s’exprime avec force et véhémence, ni même un désaccord qui n’aboutit pas à une résolution. Une dissension profonde découle d’une incompatibilité entre les principes sous-jacents, si bien que les participants peuvent être dénués de préjugés, cohérents, précis et rigoureux, sans pour autant arriver à un accord. Une de ses caractéristiques est qu’elle persiste même quand les critiques ont été prises en compte et réfutées ; une autre est qu’elle est sourde à l’appel aux faits. La raison en est que les prémisses (framework propositions) qui sous-tendent le désaccord sont en conflit. Il ne s’agit pas seulement de propositions isolées, mais de tout un système de propositions qui se confortent mutuellement (et de paradigmes, modèles, styles d’action et de pensée) qui constituent une « forme de vie » (9). Fogelin considère que ces dissensions profondes existent sans être pour autant courantes. La question qu’elles soulèvent cependant est celle de savoir quelles procédures rationnelles peuvent être mobilisées pour les résoudre. Et la réponse est qu’il n’en existe aucune. Fogelin cite Wittgenstein qui dit que « lorsque deux principe qui ne concordent pas ne peuvent pas être conciliés, chacun déclare que l’autre est un fou ou un hérétique ». Il s’ensuit peut-être que la marche à suivre en matière de dissensions profondes est d’accepter l’irrationalité et de recourir à des moyens de persuasion alternatifs. Quoi qu’il en soit, le défi que Fogelin lance à la logique informelle, qui est la discipline dans laquelle il œuvre et pour laquelle la rationalité est un principe de base et de référence, est qu’il « y a des dissensions, souvent sur des sujets importants, qui par nature ne sont pas sujets à des solutions rationnelles » (11). Cette réflexion, qui a suscité de nombreuses discussions, est fondamentale pour l’étude des échanges polémiques souvent fondés sur des dissensions profondes reposant sur une incompatibilité des prémisses et semblant échapper aux procédures de résolution rationnelle des conflits.

 

Résumé : Ruth Amossy