Ehrard, Antoinette. 1985. « Art et polémique : les deux affaires Rodin », Le discours polémique. Aspects théoriques et interprétations. Roellenbleck, Georgs (ed.).(Paris : Tübingen : Gunter Narr Verlag/Editions Jean-Michel Place), 65-74.

Approche : histoire

Antoinette Ehrard rend compte des prises de position antagonistes qui se sont affrontées à l’occasion des deux « affaires Rodin », en démontrant que les enjeux vont au-delà des questions esthétiques et touchent des rapports de pouvoir autour de questions financières, de questions idéologiques (l’affaire Dreyfus) et de questions morales : « […] les polémiques autour des œuvres d’art […] apparaissent au XIXe siècle comme les meilleurs révélateurs des conflits qui agitent la société tout entière, dans ses principes politiques, moraux et religieux. »

Résumé par Dominique Garand, dans la bibliographie annotée sur le et la polémique, en fin de l’ouvrage : « Etats du Polémique », sous la direction de Annette Hayward et Dominique Garand, Canada, Ed. Nota Bene, 1998.

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L’auteur entame une réflexion sur « la nature et le fonctionnement de la polémique dans le domaine artistique », en se basant sur deux exemples : le Balzac de Rodin, et la création du Musée Rodin. L’auteur rappelle d’abord les faits de ces deux affaires : Zola, qui présidait la Société des Gens de Lettres, avait commandé en 1891 une statue de Balzac à Rodin, contre l’avis de ses collègues. La statue ne fut pas prête à temps, et trois ans plus tard une polémique prit place dans les journaux, défendant ou attaquant Rodin, Zola, etc… Mais la véritable polémique dans les journaux se développa en 1898, lorsque un plâtre de l’œuvre de Rodin fut dévoilé, et surprit, ou scandalisa. Ce n’est que longtemps après la mort du sculpteur que son œuvre fut coulée et bronze et exposée. La seconde affaire, lors de la création du musée Rodin à Paris, mit en cause non seulement l’œuvre entière, mais aussi la personne de Rodin : ce dernier s’installa en 1908 à l’hôtel Biron, rue de Varenne, qui était auparavant un « noviciat et pensionnat pour jeunes filles nobles ». La gérance de l’hôtel et du parc voulut détruire l’hôtel, et vendre le parc quadrillé en lotissements. Rodin prit la défense de l’hôtel, et bien que l’Etat devienne propriétaire du bâtiment et du terrain, Rodin sollicita le droit de continuer à y habiter, à charge de léguer toutes ses œuvres à l’état après sa mort, pour y organiser un musée. Des pétitions furent signées, certaines favorables à Rodin, d’autres hostiles, et les journaux se firent l’écho des opinions diverses. Mais la polémique s’instaura plutôt « à l’occasion de débats parlementaires » rapportés par le Journal Officiel.

 

            « La spécificité de la polémique, dans le domaine artistique, c’est qu’elle porte sur un objet matériel, visible : une sculpture ébauchée ou achevée ». Elle commença même avant que l’œuvre existât. Mais en fait, « à travers l’objet-sculpture, ce qui est remis en question, c’est son auteur et son public. L’objet sert de prétexte, de catalyseur (….) ». Le discours est « décalé » et il s’agit de bien plus que d’un débat esthétique : il y a une remise en cause constante de l’artiste, approuvé par certains, vilipendé par d’autres, et de toute « la révolution artistique » du début du XXe siècle. Il s’y greffe de nombreuses interférences extérieures, telles que l’Affaire Dreyfus, le nationalisme de la 1ère guerre mondiale, des questions financières, ainsi que l’affrontement de l’Institut (le pouvoir hérité du monarchisme), avec le Ministère des Beaux-Arts républicain – soutenant Rodin, et l’antisémitisme (bien que Rodin ne fût pas juif).

 

            L’affaire Dreyfus divisait la France, mais également la loi sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat. « La création du musée Rodin offrit à l’opposition catholique » l’occasion de se manifester également, en prétextant entre autres que des œuvres immorales y seraient exposées (un ancien couvent…) C’est donc la question de « la morale en art » qui se trouve posée, et la morale sexuelle.

 

            « Multiple par nature, au point de tendre bien souvent à l’amalgame, le discours polémique est en revanche simplificateur par sa forme. Eliminant la nuance au profit de l’effet, il trouve son expression idéale dans la caricature. » Il prend également la « forme de l’invective » : « injure et dithyrambe » s’alternent, dans un jeu manichéen. Il y eut même un duel en 1898 au sujet de la statue de Balzac ! (combat d’épée, au lieu de combat de plume). La citation est une des armes utilisées.

 

            Même lorsque le discours polémique semble « aller chercher un allié dans les rangs de l’ennemi », ce n’est pas pour le convaincre : « il ne s’agit pas de persuader un interlocuteur, mais de vaincre un adversaire ». Celui qui parle ne s’entend que soi-même, le doute ne l’effleure pas. Mais « la polémique est avant tout une action », par laquelle on ne s’adresse pas à l’interlocuteur, mais à des tiers.

 

            L’auteur conclut en avançant que « plutôt que de combat, il serait plus juste de parler de procès », car « si procureurs et avocats s’affrontent », c’est en présence du juge. La polémique suscitée par la sculpture de Balzac par Rodin, puis par la création du Musée « sont les meilleurs révélateurs des conflits qui agitent une société tout entière, dans ses principes politiques, moraux ou religieux. »

 

            Résumé par Maria Brilliant.