Demers, Jeanne. Université de Montréal

Article paru dans « Etats du Polémique », sous la direction de Annette Hayward et Dominique Garand, Canada, Ed. Nota Bene, 1998.

LES LIMITES DU POLEMIQUE

Résumé

L’auteur commence en rappelant l’essai de Montaigne : « De l’art de conférer ». Montaigne distinguait entre le « conférer » (« le plus fructueux et naturel exercice de notre esprit ») et le « disputer » (« discours trouble et déréglé » dont « le fruit […] c’est perdre et anéantir la vérité »).    Il indiquait que « nous n’apprenons à disputer que pour contredire », montrant ainsi que « parler c’est combattre ».

En s’appuyant sur deux manifestes québécois, l’auteur veut montrer que « le discours polémique a ses limites ». En effet, l’un d’eux, pourtant clairement « manifestaire », ne fut lu que comme n’importe quel autre texte, tandis que l’autre fut à l’origine d’une polémique nourrie.

Dans un « disputer », « la fuite tue symboliquement l’autre ». La fuite sert « à celui qui la décide », et « marque la limite extrême de tout discours conflictuel ». Il y a disqualification, « voire mise à mort », de l’adversaire, ainsi qu’annulation de l’échange polémique.

Deux autres sortes de limites existent, moins évidentes : « celles qui s’inscrivent dans le texte même, et celles qui dépendent des circonstances de son énonciation ». Pour les limites internes, l’auteur s’appuie sur une analyse de Windisch qui propose trois modes de traitement du texte polémique :

  1. le mode argumentatif, qui consiste à évaluer en termes de vrai/faux le discours adverse à l’aide d’un langage analytique et didactique ;
  2. le mode normatif qui se contente de jugements de valeur ;
  3. le mode ludique, qui consiste à jouer avec les énoncés adverses.

Le premier manifeste retenu par l’auteur est « Acceptation Globale », dont le titre est déjà une parodie d’un autre texte « Refus Global ». Bien que dans l’avertissement, les auteurs indiquent qu’il s’agit d’un « manifeste », il est écrit de manière totalement ludique, et la maison d’éditions qui le publie est réputée comme étant sérieuse. Le ludique est si grand dans ce texte « qu’il abolit l’adversaire éventuel », qui devient au pire un « complice amusé ». Les réactions y ont été relativement nombreuses, mais jamais de manière politique qui aurait été susceptible « de faire rebondir » la discussion. La plupart des thèmes sérieux abordés sont traités par « la blague », ce qui amène l’auteur à indiquer que bien que la « mauvaise foi nécessaire à cette sorte de texte » y ait été présente, le fait qu’il n’ait pas suscité de polémique est dû au « rire » : limite interne à la polémique.

A son opposé se trouve le texte de Roch Côté, « Manifeste d’un salaud ». Par allusions, on peut comprendre qu’il s’agit d’un énoncé antiféministe, répliquant aux réactions de deux femmes à la tuerie de 14 jeunes femmes en 1989, à l’école Polytechnique au Québec, par un homme qui proclamait sa haine des femmes.

De nombreuses ripostes parurent dans la presse, soit pour prendre parti pour ou contre Côté, soit pour s’inscrire au sein de la polémique qu’il souleva. La presse elle-même suscita cette polémique à l’aide d’articles provocateurs, propices à « la guerre des sexes ». Les deux côtés puisent leurs arguments en s’appuyant sur des autorités reconnues. L’embrasement aurait pu continuer, si une femme professeur, Armande Saint-Jean, n’avait publié un « article-mise au point », où non seulement elle exhorte les hommes à « écouter les femmes, à agir avec elles », mais aussi où elle met en garde contre « les invectives » risquant de mettre « en péril le fragile équilibre qui a déjà commencé à s’établir entre les femmes et les hommes de ce pays. »

L’auteur prétend que ce discours « raisonnable » annonçait la fin de la polémique : du « disputer », on passait au « conférer » - qui paraissait ainsi possible. En utilisant un mode argumentatif serré, une réfutation étayée, et le « rejet d’une guerre rangée entre les deux sexes », Armande Saint-Jean montrait qu’il pouvait y avoir un « terrain commun entre les parleurs ». Ceci serait la limite externe d’une polémique.

Résumé par Maria Brilliant.