Charon, Jean-Marie. 2003. « La place du journaliste dans la conduite du débat démocratique », Grevisse, Benoît & Annick Dubied (éds). Recherches en Communication 20, « La Polémique Journalistique » (Louvain-La-Neuve : Université catholique de Louvain) p. 155-172.

Résumé

Tandis que la France a vu, durant deux siècles, le lien constant de la presse et de l’information avec l’opinion, l’engagement et la polémique, on assiste à un renversement de la situation par lequel le journalisme transfère l’information au public, prenant au mieux une place de médiateur dans les débats et controverses polémiques auxquels il prête scène. Un constat assez unanime prétend que « les médias modernes ont perdu le sens du débat et de la polémique politique ».

L’auteur recherche les causes de ce glissement de la fonction journalistique en France, et les situe dans la seconde moitié du XXe siècle. Après l’instabilité des institutions politiques des IIIe et IVe Républiques, l’instauration de la Ve République (avec ses institutions et majorités plus stables, avec un personnel plus « gestionnaire » s’installant pour de plus longues périodes) conduisit à « la montée d’un traitement beaucoup plus technique et explicatif des questions politiques ». Progressivement, « la question des capacités et des compétences des dirigeants s’installa aux dépens des idées et des programmes proprement dits. » Il parut alors que les capacités à promouvoir des dossiers étaient plus importantes que les idées. Avec la fin de la Guerre Froide (fin de « l’affrontement des blocs Est-Ouest »), les repères idéologiques auxquels se rattachaient les journalistes firent défaut.

Il faut ajouter à cela la place prise par la télévision qui, ne réussissant pas dans l’analyse d’idées et de projets, « s’engouffra dans la mise en valeur des personnes ». Elle devint commerciale et concurrentielle, évitant (pour son « rating ») les confrontations directes entre les « champions de partis ». Le journaliste, en tant « qu’accompagnateur, de médiateur », « ne saurait être partisan ». Il doit faire montre d’objectivité.

Enfin, l’information étant élargie à des domaines de plus en plus nombreux, de plus en plus spécialisés, le professionnalisme du journaliste et ses compétences dans l’un ou l’autre domaine priment sur ses convictions ou ses opinions personnelles.

Il est important de se demander ce qu’attend aujourd’hui le public des journalistes. D’après plusieurs sondages, il ressortirait qu’il existe effectivement une dévalorisation « de la controverse politique » au profit de traitements « performants » de problèmes qui intéressent la société. Le public se montre réticent face à des débats « inutilement polémiques et agressifs ». Il se dégage un point de vue selon lequel le public préfère qu’on lui présente « l’identification de ce que sont les vrais problèmes, les questions réellement pertinentes, ainsi que la capacité de les résoudre », plutôt que la reprise de la controverse publique par des « acteurs institutionnels ».

Il ne semble plus utile d’exposer des points de vue divergents dans les médias, ni surtout que le journaliste prenne position pour l’une ou l’autre des opinions. C’est pourquoi les grands quotidiens ont réservé des espaces spéciaux où s’expriment les idées et opinions contradictoires par des intellectuels, des personnalités, voire même des journalistes – mais pas dans leur colonne habituelle. Ce que l’on attend, c’est que le journaliste soit compétent dans le problème posé, qu’il puisse permettre une  compréhension des enjeux afin que le public soit en mesure de se former sa propre opinion. D’ailleurs, la nature des problèmes s’est également déplacée : il ne s’agit plus uniquement de politique, mais d’économie, de problèmes sociaux, de l’éducation, et de bien d’autres. Parallèlement à ce changement de nature, s’opère un jugement sur la « fiabilité de l’information », et sur la responsabilité du journaliste qui fournit les informations sur tel ou tel problème.

L’auteur s’interroge également sur les raisons de « la mise à l’écart de la controverse, dans le mode de traitement des problèmes. » Il y voit un problème « de forme », une sorte « d’atteinte aux bonnes mœurs démocratiques ». Les sondages indiquent qu’en France, « l’atteinte aux personnes privées, aux individus, voire aux dépositaires de fonctions publiques est très majoritairement condamnée par l’opinion publique. » Il est intéressant de constater que le journalisme d’investigation est perçu positivement pour son rôle dans l’affermissement des valeurs démocratiques, mais négativement dès lors qu’il porte atteinte « aux personnes et à leur réputation ».

Depuis l’évolution du droit de l’information et de son interprétation par les tribunaux, et parallèlement aux attentes publiques évoquées plus haut, la menace des plaintes pour diffamation semble avoir modéré les débats dans les médias. Cependant, un fait curieux émerge : la polémique journalistique semble s’être déplacée, glissant de la presse écrite vers les livres, ou des informations télévisées vers le « infotainment », et des programmes politiques radiophoniques vers les humoristes.

Dans la seconde moitié des années quatre-vingt, on vit apparaître une nouvelle forme de journalisme d’enquête : le « journalisme d’investigation ». Il ne s’agissait plus de se situer dans le débat politique, mais de « se placer dans un point de vue, en recul, critique, à l’égard des institutions politiques et gouvernementales ». Progressivement, ce genre de journalisme va « soulever la question de la corruption des politiques et des hautes sphères politiques ».

Le journaliste d’investigation amène la controverse à changer de nature : elle ne porte plus sur des idées, mais sur des faits, « le respect des procédures » : il va se retrouver à l’écart, entre les médias et les personnes qui sont devenus les protagonistes de la controverse. D’ailleurs, les débats ultérieurs des protagonistes dans les médias sont la suite logique de ce journalisme d’investigation, qui saisit un rôle s’appuyant sur un triptyque : « transparence, régulation, contrôle ». Néanmoins, ses détracteurs lui attribuent une « prétention morale », qui serait très éloignée de leurs motifs – mercantiles selon certains. Pourtant, le journaliste d’investigation se voit « intervenir au côté du citoyen », dans cette sorte d’utopie que pourrait être « le journalisme public ». Cette forme de « journalisme public », plus répandue aux Etats-Unis qui veulent amener les citoyens à moins de passivité, s’est propagée en France ces dernières années dans des émissions radiophoniques, par des débats où intervenaient des experts, des journalistes, mais « aussi de nombreux auditeurs ».

L’auteur conclut par le souhait que les médias se réapproprient « les lieux et les thèmes de débat », et qu’ainsi la controverse « gérée, accompagnée » par les journalistes amènerait vers une « forme nouvelle du rôle du journaliste dans le débat démocratique. » Car, dit-il, la crise que subit le journalisme politique ne lui permet plus de rester en marge, mais il lui faut s’impliquer dans « une nouvelle forme de controverse démocratique ».

Résumé par Maria Brilliant