Cabasino, Francesca. 2001. Formes et enjeux du débat public. Discours parlementaire et immigration.  (Rome : Bulzoni Editore)

Résumé

Introduction

Ce livre examine la manière dont se construit, dans les « institutions parlementaires et l’espace médiatique », la « légitimation d’une loi controversée », ou bien « l’identité individuelle et collective autour d’un choix de société. », en faisant  se chevaucher de manière cohérente les différents niveaux d’analyse du discours politique avec le contexte (la « situation culturelle et sociale ») au sein duquel ce discours prend place.

Après avoir survolé les différents genres de discours et les spécificités qui les séparent, Cabasino montre à quel point les textes politiques sont complexes, mêlant des procédés d’énonciation divers, des formules convenant à des situations variées et faisant partie de codes à des niveaux différents ; de plus, il s’agit moins d’un discours délimité que d’un « processus » - aboutissant finalement à une loi.

Sa recherche portera sur le débat  qui « reconstruit […] l’identité sociale d’un groupe », afin de permettre d’en dégager des structures et des processus discursifs, pour « enrichir la théorie ».    

L’auteur résume ensuite différentes directions dans « l’analyse du discours », avec leurs particularités propres, tirées des théories de Maingueneau, Austin, Searle, Ducrot et certains autres, pour en arriver à indiquer la voie qu’elle suivra (moyens conjugués de la linguistique et de la pragmatique argumentative) afin de définir le langage du discours politique (dans le cadre de l’élaboration de deux lois comparées destinées à « discipliner » l’immigration), et d’en saisir son sens.

Deux lois, deux idéologies

Ce premier chapitre se veut plutôt présentatif, c’est-à-dire qu’il présente le cadre de l’argumentation, ainsi que des exemples visant à démontrer la complexité de questions problématiques – car il s’agit de débats oraux retranscrits - en tentant de les définir selon leur « fonction argumentative ».

Les désordres du discours ou le rituel protestataire

Dans ce second chapitre, l’auteur cherche à isoler les « interruptions chargées de tension », retranscrites à partir du débat oral – idéologique. Elle passe en revue les études déjà faites sur ce sujet, les voies suivies, ainsi que les outils d’analyse utilisés par les chercheurs français ; quant à elle, elle se basera sur « la théorie de l’énonciation » et sur la pragmatique.

1. Stéréotypes et imaginaires socio-discursifs

L’auteur relève des expressions dépréciatives ou ambiguës, lancées directement à l’orateur, ainsi que des expressions dénonçant sa « mauvaise foi » ; non seulement les termes eux-mêmes ont une charge polémique, mais également le métadiscours, à cause de « chevauchement » de paroles.

De même, certains « actes de langage » reflètent des « comportements agressifs » (avec points d’exclamation), présents également lorsque des verbes à l’impératif sont utilisés dans les altercations : « faible argumentation, ouverte conflictualité ». L’orateur est alors submergé par « une série d’attaques convergentes », dans lesquelles l’ironie est relativement féroce…

D’autres variantes relevées par l’auteur rapportent des interruptions axiologiques reflétant « l’irritation ». Mais il s’agit jusqu’à présent de « contenus conceptuels », alors que des « intrusions polémiques » peuvent être constituées d’adverbes isolés, ou de formules adverbiales, à visée dévalorisante. L’auteur s’attarde sur l’emploi ironique de l’adverbe « décidément », lancé comme une « interjection » mais pourvu d’un « poids évaluatif » ; de même, les expressions « et alors », ou un « donc » laconique représentent des « contre-arguments fugaces », avec une portée critique implicite.

D’autres formules cessent d’être stéréotypées dès lors qu’elles sont contextualisées, même de manière implicite – mais reconnue par tous, telle une simple allusion à un référent dont les positions sont connues (« C’est du Zola ! » ou bien « C’est du Maurras ! »).

2. Stratégies convergentes et tensions idéologiques

Parmi ces « séquences ritualisées » à visée déstabilisante, et donc de délégitimation, l’auteur relève et définit plusieurs stratégies :

2.1. Les procédés ironiques – En « détournant le débat des contenus véritables » à l’aide d’ « une fausse adhésion au raisonnement de l’adversaire », puis d’un détournement par la raillerie ou « autres instruments communicatifs », la volonté de boycotter la réforme proposée par le Gouvernement est flagrante.

2.2. La théâtralisation de l’indignation – L’opposition, en utilisant le « langage de l’émotion », « attaque personnellement l’orateur » du gouvernement, surtout lorsque ce dernier évoque « les libertés fondamentales » de l’homme. Or, d’un côté, une interruption peut signaler une volonté de polémique, tandis qu’une autre tenterait une approche conciliatrice. Certains qualificatifs sont si chargés que la transcription les met entre guillemets.

On peut remarquer que lorsque l’ironie se transforme en sarcasme (dans le cas où toute une batterie d’interruptions converge vers l’orateur), il se crée une « mise en scène de l’indignation ».

Il existe également un autre procédé relevé par l’auteur, et qui est celui  de « transfert de responsabilité sur le locuteur ratifié », en lui faisant endosser des jugements de valeur présupposés, par insinuations.

Majorité et opposition ont ceci de commun qu’elles revendiquent leur appartenance à un groupe. Or, si l’un de ces groupes se réclame d’un antécédent commun (« De Gaulle »), l’autre le lui refuse en faisant glisser le débat à un tout autre niveau émotionnel – et non plus sur l’immigration.

2.3. Mouvements argumentatifs et degrés de conflictualité

L’auteur indique que « malgré leur brièveté, les interruptions représentent une négociation implicite » afin de légitimer un discours non autorisé, qui cependant mettrait en lumière « l’action contestable du gouvernement » dans les lois précédentes, dites lois Pasqua, par leur répressivité et leur inefficacité.

La lutte contre l’immigration irrégulière « n’a pas marché » parce que, prétend l’opposition, l’on juge de la même manière « clandestins et criminels, demandeurs d’asile et terroristes » ; en répliquant qu’il existe un lien entre « délinquance et clandestinité », le gouvernement fait le jeu de l’opposition qui – par un simple « Et voilà ! » - dévalorise le message gouvernemental.

La confusion « insoutenable » entre des catégories extrêmes d’immigrés est présentée linguistiquement comme étant un « amalgame ». Le mot est souvent utilisé par la gauche, avec une « charge polémique indéniable ». L’auteur remarque à ce sujet que bien que l’allocutaire direct de ces interruptions soit l’orateur, les « auditeurs réels » sont en fait le reste de l’Assemblée, qui devient « la cible du discours ». Il se crée ici un « décalage » entre récepteurs, identifié par Kerbrat-Orecchioni, « fréquent dans le dialogue théâtral et médiatique », et qui « suppose un renversement dans la hiérarchie normale des destinataires ».

Une autre stratégie dont se sert l’opposition est la reprise d’expressions utilisées par l’orateur de droite, pour leur accoler un terme négatif, dépréciatif. Il est évident que plus la loi se veut répressive, plus l’orateur qui l’expose se voit accusé de « chasser sur les terres de M. Le Pen », ce qui l’oblige à contester l’accusation.

Bien que se réclamant souvent de faire partie de la patrie des « Droits de l’Homme », et refusant de « considérer tous les immigrés comme des suspects potentiels », l’orateur insiste sur la fermeté obligatoire de la loi, et les interruptions contre les préjugés racistes ajoutent une « intensité dramatique » aux débats. Par ce que l’auteur nomme « l’inversion argumentative », l’opposition « reprend pour les contester des valeurs traditionnellement partagées ». « Ce procédé de dissociation, cette technique de rupture, vouée à “dissocier des éléments considérés comme formant un tout” (Perelman) s’apparente à la réfutation d’un argument d’autorité, remet en question un préconstruit culturel … », et c’est ainsi que la gauche « focalise, en les dénigrant, les endroits sensibles du projet ».

D’autres interventions relèveraient d’une sorte « d’ironie de conciliation » ; des règles de politesse exagérées font également partie des stratégies utilisées pour dévaloriser le discours de l’adversaire, mais lorsque des échanges oratoires personnels dépréciatifs ont lieu, toute « la dignité du débat risque d’être compromise ».

Un autre exemple d’interruption fourni par l’auteur est celui qui fait parler à double sens, ou à contresens. L’auteur relève certains leitmotivs dans les attaques de l’opposition, telle l’accusation « d’utopie angélique » - qui devient le catalyseur d’une unité de groupe dans le camp adverse. Cependant, lorsque l’argumentation devient « compassionnelle » (lorsque l’un des orateurs évoque les atteintes aux droits de l’homme dans certains pays, et le droit d’asile que la France se doit de leur fournir), la droite réplique par des arguments et des contre-exemples qui rendent le débat inégalitaire, en le faisant rentrer dans « la sphère du pragmatique ».

2.4. Entre ordre et désordre, action et réaction

L’auteur résume ce chapitre en disant que les interruptions sont une forme «d’interaction manquée », qui réussit cependant à faire vaciller le « rapport de pouvoir fondé sur la parole autorisée ». Ce résultat est obtenu par des « opérations de schématisation destinées à l’auditoire », qui se déroulent en deux phases (L’auteur reprend la réflexion de Grize) : il y a le moment où le locuteur « crée du sens pour l’interlocuteur », puis celui du résultat où « la schématisation présente des perceptions du réel ».

Cependant, les obstructions participent pleinement aux règles du jeu. « L’opposition systématique se veut dérangeante », et bien qu’elle s’inscrive dans « le goût pour l’engagement polémique », son « domaine d’action reste potentiel ». Ce « contre-discours minoritaire … fait partie de la mise en scène publique » par sa théâtralisation (médiatisée).

L’auteur conclut par la remarque que le « désordre » n’est que superficiel. « Toute interruption, même stéréotypée, aura toujours une fonction d’évaluation corrélée à la culture idéologique partagée par un certain nombre de parlementaires. » Ce désordre apparent suit une certaine rationalité, et tout en tentant d’ébranler le système en créant des conflits, il se regroupe en un discours unanime, partagé par toute l’opposition.

La thématisation

Ce troisième et dernier chapitre recherche comment se construit  « l’organisation structurale et sémantique des thèmes à traiter ». Du fait que l’immigration est un sujet à haute valeur émotionnelle, culturelle, politique, éthique, il faudra que l’Assemblée canalise vers un consensus acceptable les différents « imaginaires » collectifs. L’auteur présente la manière dont elle réalisera sa recherche, selon trois objectifs (p.73) : 

-          « désignation-identification » pour mieux comprendre le phénomène ;

-          tentative de « justification » de l’action gouvernementale ;

-          « opérations de reconfiguration des potentialités interprétatives ».

Une analyse linguistique extrêmement pointue par l’auteur fait ressortir les « visées stratégiques de l’argumentation majoritaire », ainsi que le consensus recherché entre « passion et raison », autour de la thématique sociale (intégration, insécurité, construction identitaire, etc.).

Conclusion

L’auteur s’interroge si les résultats de son travail concernent plutôt « une pratique langagière spécifique », ou bien s’ils reflètent « l’actualisation de conflits conceptuels survenant dans un contexte institutionnel. » Son objectif était double : à la fois méthodologique, et descriptif, s’appuyant sur des discours planifiés d’une part, et de l’autre sur des interruptions impromptues. Le désordre n’est qu’apparent, car une continuité cohérente apparaît, qui « affirme une autre légitimité ».

La « fragmentation » de l’espace public « revit dans le débat sur l’immigration, caractérisé par le contraste entre des systèmes de valeur profondément différents et une vision non unanime de l’avenir de la société. »

Résumé : Maria Brilliant