Breton, Philippe. 2003. « Peut-on déterminer si une “Ligne rouge” a été franchie dans une polémique ? L’exemple du débat médiatique autour du conflit au Kosovo (1999)», Grevisse, Benoît & Annick Dubied (éds). Recherches en Communication 20, « La Polémique Journalistique » (Louvain-La-Neuve : Université catholique de Louvain) p. 85-99.

 

Résumé

 L’auteur se propose ici d’examiner trois questions, qui découlent l’une de l’autre : y a-t-il une ligne rouge qui ne devrait pas être franchie dans les medias ? Comment la déterminer ? Et qui serait habilité à dire qu’il ne faut pas la traverser ?

En s’appuyant sur des exemples tirés de la guerre au Kosovo, l’auteur prétend qu’une telle ligne rouge a été franchie, à plusieurs reprises, mais non pas par des journalistes dans leurs articles, ni même par des intellectuels dans leur cadre d’activités habituelles, mais à l’intérieur de journaux qui laissaient une sorte de page « opinion » dans laquelle – après avoir été choisis par la rédaction – sont publiés des articles souvent virulents. Plusieurs exemples démontrent que nombre d’intellectuels s’affrontaient sur cette page « d’opinion », traitant de négationnistes ceux qui n’étaient pas convaincus qu’un véritable génocide avait lieu au Kosovo.

L’analogie avec le nazisme et le génocide perpétré alors, ou bien l’association avec des figures emblématiques du négationnisme ne sont pas, d’après l’auteur, de véritables arguments mais des « énoncés manipulateurs », des « amalgames », à l’inverse des articles éditoriaux qui gardent une prudente réserve. Le débat polémique se situe autour de la question : « Y a-t-il un génocide au Kosovo » ?

L’auteur soutient que « l’analogie devient amalgame car elle prétend transformer l’analogie en comparaison (les deux génocides seraient “identiques”) fondée sur des faits, sans jamais s’expliquer sur ces faits (ce qu’elle ne peut pas faire). L’analogie suggère à l’auditoire que des faits sont établis ». De plus, si un intellectuel en accuse un autre de « révisionnisme », le public tend à le croire, pensant qu’il doit savoir ce qu’il dit en accusant quelqu’un de telle manière… Toute analogie évoquant le génocide commis par les nazis glisse immédiatement sur le terrain de l’émotion, empêchant le lecteur d’utiliser son sens critique et d’analyser une situation nouvelle et difficile. Il s’agit donc de ce que l’auteur nomme un « amalgame », une figure manipulatrice.

En utilisant ces procédés, le polémiste empêche un réel débat. Car le public français, frustré de n’avoir personne sur qui activer sa vengeance après être confronté à des images d’horreur qu’il ne sait comment interpréter (et après avoir été manipulé par l’émotion levée en lui), se retourne contre celui que l’on désigne à sa vindicte : le « révisionniste » français. Une double ligne rouge est ainsi franchie : d’une part, création d’un désir de vengeance en utilisant l’émotionnel au lieu de l’argumentatif, et d’autre part offrande de « victimes expiatoires ».

L’amalgame avec le nazisme représente « une nouvelle ressource polémique », utilisée dans le débat public.

L’auteur veut différencier entre une « éthique des fins et une éthique des moyens » pour évaluer où se situe « la ligne rouge », car il n’y a aucun rapport entre une « bonne ou mauvaise cause », et les arguments utilisés pour la faire valoir. D’après lui, cette distinction serait originelle puisqu’elle remonte à Aristote et aux bases de la Rhétorique qui posait déjà les fondations de la « recherche de critères techniques permettant d’évaluer un procédé argumentatif, et de le distinguer d’un procédé manipulateur, indépendamment du contenu de l’opinion défendue ». Pour Aristote, « argumenter c’est donner des preuves », avec la possibilité d’avoir recours aux passions, mais à la condition « que les passions mobilisées proviennent de la cause elle-même. » Il se démarquait donc de « tout procédé qui consiste à parler hors du sujet, hors de la cause », et ceci est l’élément retenu par Philippe Breton pour situer la ligne rouge à ne pas franchir dans une polémique.

« Ne pas plaider en dehors de la cause » devient donc un « critère à la fois normatif et technique pour tracer une ligne rouge entre l’argumentation et la manipulation. »  Une rhétorique non manipulatoire peut utiliser à la fois la raison et la passion, à condition que cette dernière provienne de la cause elle-même.

Après plusieurs exemples qui ne font que renforcer la pertinence de ce critère, l’auteur conclut par le fait que toute analyse objective qui se fait sur un énoncé argumentatif, d’une manière technique, peut ainsi dénoncer une ligne rouge, sans dépendre des jugements de valeurs de ceux qui l’effectuent.

Résumé : Maria Brilliant