Bénard, Johanne. Université Queen’s
Article paru dans « Etats du Polémique », sous la direction de Annette Hayward et Dominique Garand, Canada, Ed. Nota Bene, 1998.
LE DISCOURS POLEMIQUE / CELINIEN

Résumé
Entre les deux guerres, Céline publia trois pamphlets violemment antisémites qui, durant des années, « provoqueront scandale, réprobation et polémique ». Ils n’ont jamais été réédités depuis 1944. L’auteur insiste sur le fait que les pamphlets ne sont pas fascistes, et qu’ils sont remplis de contradictions car il y fustige toutes sortes d’idéologies variées et même opposées !
Une première hypothèse qu’avance l’auteur (en se basant sur Les Pouvoirs de l’Horreur. Essai sur l’abjection, de Julia Kristeva) est que le pamphlet célinien serait « l’aboutissement d’une rage contre le Symbolique qui est représenté par les institutions religieuses, parareligieuses et morales, dont le fondement est le monothéisme juif. » Il semblerait que des chercheurs aient pu démontrer que l’écriture célinienne dans ses romans, et celle des pamphlets « ne sont que les deux faces d’un même texte, les deux mouvements d’une dialectique » ; que son écriture « mènerait au pamphlet pour ne pas mener à la psychose ».
Or, l’auteur expose qu’il se fait un glissement du pamphlétaire vers le romancier, et vice-versa, que des récits narratifs sont intégrés aux pamphlets, de même que des provocations de plus en plus virulentes figurent dans ses romans (principalement les post-pamphlétaires). De plus, la « phrase célinienne » n’est pas vraiment différente dans les deux genres. C’est pourquoi l’auteur ne dissocie pas ces deux productions, mais au contraire se propose de les examiner « en fonction de leur rencontre », c’est-à-dire d’une « intertextualité » célinienne, en recherchant non pas le « pourquoi » de l’écriture des pamphlets, mais leur « comment ».
En se basant sur La Parole Pamphlétaire d’Angenot, l’auteur cherche à retrouver les caractéristiques du pamphlet « au cœur » du texte célinien. Tout d’abord, l’auteur avance que le pamphlet est un énoncé performatif, en ce qu’il ne décrit pas « un état de chose, il fait ou accomplit quelque chose ». Or, l’auteur se réfute lui-même en exposant que l’acte ne se fait que lorsqu’il y a une autorité, une validité qui entérinent l’énonciation. Par ailleurs, le contexte énonciatif est fortement présent dans le pamphlet. Or, plus Céline avance dans sa production romanesque, plus celle-ci est marquée par des interventions autobiographiques en contexte quotidien.
Un autre trait du pamphlet est le « martèlement », le « piétinement » : le pamphlétaire rabâche sa vérité ; tout le texte célinien est empreint de ces mêmes répétitions. De plus, le pamphlet utilise souvent la rhétorique du pathos : émouvoir et ébranler le locuteur, souvent sans distanciation, à l’aide parfois d’invectives, de paroles injurieuses. Il est aisé de parcourir le texte célinien et de retrouver dans ses romans ces mêmes particularités.
Selon Angenot, le pamphlétaire est essentiellement un solitaire : il crie sa vérité, mais s’il est seul, « y a-t-il un destinataire qui puisse entendre ? » se demande l’auteur ?
Toujours d’après Angenot, le pamphlet est dialogique, car il intègre le contre-discours pour le subvertir, souvent par l’ironie. L’auteur déclare que ce trait recoupe le style indirect libre des romans de Céline.
Un dernier trait du pamphlet que relève l’auteur est « la connotation de l’oral » ; le pamphlétaire, jouant de la rhétorique du pathos ainsi qu’indiqué plus haut, semble « haranguer » l’allocutaire. Or, « la poétique célinienne se veut l’art d’écrire l’oral », en « vue de capter l’émotion du lecteur ». L’auteur résume en comparant tous ces différents traits pamphlétaires avec la prose célinienne, qui les intègre tous.
En conclusion, l’auteur soutient que le texte pamphlétaire célinien résonne « à tous les niveaux de (son) énonciation romanesque ». La polémicité se retrouve dans « le cœur de la phrase célinienne » ; comme « une polémique, (elle) éclate, rebondit, s’apaise, s’arrête, et cela d’une manière incessante ».
 

Résumé par Maria Brilliant.