Belleguic,Thierry. Université de Western Ontario.

Article paru dans « Etats du Polémique », sous la direction de Annette Hayward et Dominique Garand, Canada, Ed. Nota Bene, 1998.

PALISSOT LE POLEMISTE OU DU SCANDALE COMME UN DES BEAUX-ARTS

Résumé

L’auteur se défend de vouloir établir une « théorie générale de la polémicité ». A travers l’exemple de la « carrière » polémique de Charles Montenoy de Palissot, Belleguic s’intéresse à un aspect du polémique pas encore vraiment étudié : le bruit, et le parasitage car, dit-il, « entrer en polémique, c’est faire l’apprentissage du bruit » ; c’est « se faire remarquer, faire scandale ».

L’auteur commence par tracer une « archéologie de la polémique », en se basant sur les définitions déjà proposées par nombre de chercheurs, ainsi que sur l’historique d’une certaine polémique déjà en vigueur au temps d’Aristophane, etc… En cherchant à délimiter l’espace polémique, l’auteur signale que la polémique, par la structure « oppositionnelle » qui la caractérise, « présuppose la possibilité d’un échange entre les parties antagonistes » , qui de ce fait se situent au sein d’un « espace idéologique homogène ». Il existe donc un consensus minimal, une tolérance qui permettent l’échange polémique, depuis son émergence au XVIIIème siècle (siècle de Palissot).

L’entreprise de l’Encyclopédie sous la direction de Diderot dépassait le cadre de la didactique : il s’agissait de « subvertir l’absolutisme monarchique ». C’est dans le contexte du mouvement encyclopédique que s’inscrit la carrière du « polémiste » Palissot.

L’auteur suggère que la polémique, outre le contexte « idéologico-historique » qui lui permit de naître et de se développer, a également une dimension « pathémique » : c’est-à-dire non seulement discursive et rhétorique, mais aussi subjective, « voire émotive », mise en jeu pour en arriver au but ultime : « la séduction du tiers-juge ». C’est cette approche pathémique de la polémique qui est retenue par l’auteur, dans le but de « saisir le discours polémique dans sa dimension pragmatique d’agent de persuasion et de séduction ».

« La polémique est … confrontation idéologique de concepts et affrontement de subjectivités » ; il s’agit d’un « corps à corps discursif », où la langue est une arme. Toute polémique est « temporelle », comme une guerre avec son début, son déroulement, sa fin, mais aussi inscrite dans l’Histoire qui la produit. L’objet qui retient l’attention de l’auteur est « les hostilités entre Palissot et les encyclopédistes ». Palissot présente sur scène une comédie satirique, dans laquelle figure un philosophe parodié ; des personnages importants prennent part au débat (le roi Stanislas de Pologne, par ex.), qui s’amplifie entre les partis pour et contre les encyclopédistes. Au lieu de s’en prendre à la « doctrine des philosophes proprement dite » (trop respectée), il attaque certains traits de leur caractère qui peuvent donner lieu à la satire : du ridicule personnalisé, tel « qu’emphase, grandiloquence, suffisance », et les érige comme emblèmes des encyclopédistes. Afin de séduire l’opinion, le polémiste cite dans son discours des parties violentes du discours adverse, pour bien montrer, en comparaison, sa propre retenue.

Cependant, Palissot n’est pas un antiphilosophe, et affiche des affinités avec nombre d’entre eux. Mais il en veut au parti encyclopédiste, « comme contre-pouvoir, comme autorité constituée ». Il se joint aux virulentes contestations du pouvoir contre les encyclopédistes, en 1760, en publiant une comédie qui « assène le coup de grâce à l’arrogance de Diderot et de ses amis ». Mais le parti des encyclopédistes « est déjà trop fort pour pouvoir être bâillonné ».

Le « scandale » dont parle l’auteur est cette comédie de Palissot, Les Philosophes, inspirée des Femmes Savantes et du Tartuffe de Molière. Elle y présente des portraits facilement reconnaissables et ridiculisés des philosophes contemporains, qui « forment un clan cynique et cupide d’individus sans foi ni loi ». Palissot tente de légitimer son œuvre (mal accueillie) en se réclamant de Molière et d’Aristophane, en omettant toutefois de signaler qu’Aristophane critiquait le pouvoir en place, tandis que Palissot en est l’allié. Il déclarait que la comédie devait se transformer en « instrument de politique », « pour réprimer certains excès dangereux et pour corriger, par la crainte du ridicule, ceux qui pourraient s’y reconnaître ». Or, plus que Diderot, constamment attaqué de par « son statut de Directeur de l’Encyclopédie, » c’est la représentation que fait Palissot de Rousseau qui fait scandale. En effet, alors que dans une pièce précédente, il s’attaquait à ses idées, dans Les Philosophes, il montre le personnage incarnant Rousseau entrant en scène à quatre pattes : cette fois-ci, Palissot s’attaquait à l’homme, au citoyen. (Il faut ajouter qu’il le considérait cependant honnête et intègre).

La deuxième raison du scandale provoqué par la pièce de Palissot est qu’elle fut montée sur la scène du Théâtre Français, scène officielle symbole du pouvoir et donc de la censure. Sa pièce semble donc être cautionnée par le gouvernement, et ceci indigne fortement toute la gent intellectuelle de l’époque. Mais « celui par qui le scandale arrive vient d’assurer sa célébrité ». Ce qui n’était qu’une médiocre œuvre théâtrale parut en 1760, au moment même où le pouvoir avait décidé de « faire la guerre contre l’encyclopédisme et ses dangers. »

La popularité de Palissot fut aussi intense que passagère. Les encyclopédistes se vengèrent en lui refusant l’entrée à l’Académie française, tout « en contrariant sa carrière dramatique ». Des pièces ultérieures qu’il écrivit furent refusées, à cause du « statut de respectabilité dont jouit le parti encyclopédiste rétabli dans sa légitimité ». Palissot tenait à faire parler de lui, des articles continuèrent de paraître, mais il semble que la polémique, qui dura jusque sous l’Empire, mourut d’elle-même.

Les remarques qui s’imposent à l’auteur de l’article sont de deux sortes. D’une part, à cause de la riposte violente des encyclopédistes à la première attaque de Palissot (qui ne faisait que reproduire un topos à la mode), celui-ci fut poussé à devenir totalement antiencyclopédien. D’autre part, il apparaît que l’on peut « saisir la polémique en tant que stratégie de communication », car Palissot, par les réactions démesurées qui suivirent sa première attaque, se rendit compte de tout le parti qu’il pouvait tirer de cette querelle. De plus, Palissot mit l’accent sur le fait que les mêmes stratégies qu’ils reprochaient à l’absolutisme monarchique étaient utilisées par les encyclopédistes contre leurs adversaires : « abus de pouvoir, injure et diffamation ». En fait, le « polémiste Parissot, à travers sa critique du parti encyclopédiste [….] amène à réfléchir sur les liens – nécessairement – ambigus, tissés d’intransigeance et de compromission, qu’entretient le philosophe avec le pouvoir. »

Palissot, devenu « maître ès palinodies », traversa tous les régimes qui se succédèrent jusqu’à sa mort (en 1830) presque sans encombres. L’auteur le surnomme « parasite du pouvoir », car il se maintint dans les sphères de tous les pouvoirs grâce à « son narcissisme bruyant », « prêt à tous les revirements ».

L’auteur affirme que la réponse la plus exemplaire contre Les Philosophes est l’œuvre de Diderot Le Neveu de Rameau. Bien qu’elle ne parût qu’en 1823 (posthume), donc plus de quarante ans après les évènements rapportés, il s’agit d’un « implacable réquisitoire » contre Palissot. L’auteur démontre que c’est « l’actualité de la dispute qui rend une œuvre polémique », et que le récit de Diderot « somme … le lecteur de juger, de prendre parti. » Il y attaque personnellement Palissot, de manière très violente et injurieuse, en ne voyant en lui qu’un « pique-assiette » (un « parasite »). Il y montre que ses agressions ne sont jamais effectuées au nom de la morale et de la vérité, mais surtout « pour se faire connaître, reconnaître, à défaut de se faire respecter ».

La conclusion de l’auteur est que l’agonique dans le discours s’oppose à « la transparence du logos dans son travail de représentation et de communication », et bien que voulant nier ce lien, il s’y alimente et s’y renouvelle.

Article résumé par Maria Brilliant.