Rosier, Laurence. 2006. Petit traité de l’insulte. (Loverval, Belgique : Editions Labor)

Résumé

Dans son prologue, l’auteur indique la démarche qu’elle suivra pour traiter de l’insulte : elle désire la remettre dans ses contextes de circulation des idées et des discours, en montrant « le lien entre représentations stéréotypiques et lieu spécifique de production et de reproduction ».

Etant consciente que la circulation des idées a toujours eu « pour limites expresses un certain nombre d’abus tels que l’injure, l’outrage, la diffamation, l’incitation à la haine raciale et religieuse », l’auteur se référera constamment au discours juridique en tant qu’arbitre.

L’auteur indique ensuite la manière dont elle divisera son ouvrage, et conclut son prologue par la remarque : « L’insulte comme analyseur social qui révèle la manière dont une société pense la différence ».

Du bon usage de l’insulte

Ce chapitre étudie « la face joyeuse de l’insulte, rhétorique et littéraire », sorte d’idéalisation qui masque sa violence. Moralement réprouvée, l’insulte serait libératrice – contraire au savoir-vivre, mais truculente dans ses applications, de « Pantagruel au Capitaine Haddock ». « Bien pratiquée, l’insulte s’apparenterait à un acte de bravoure ». Les exemples abondent, de héros littéraires et d’écrivains qui usaient de l’insulte – devenue « histoire drôle ».

L’auteur passe en revue les différents domaines dans lesquels l’insulte florissait : non seulement le littéraire et le rhétorique, mais aussi le scientifique, l’ethnographique, et surtout le politique s’en sont emparée, avec divers degrés de réussite (les insultes sont « bien humiliantes pour celui qui les dit, quand elles ne réussissent pas à humilier celui qui les reçoit »).

Cependant, l’auteur insiste sur le fait que l’insulte ludique est « fictive, fantasmatique », car elle semble oublier « la violence verbale faite à l’insulté au profit de la logorrhée de l’insulteur ». Car l’insulte est presque toujours « le vecteur de la discrimination, du racisme, du sexisme ».

Définitions

«  Insulte, injure, invective, juron, gros mot, affront, outrage, offense, incivilité, calomnie, diffamation, blasphème… Que de mots, que de maux aurait dit Pierre Daninos ! »

L’auteur tente de cerner les applications de chacune de ces dénominations, du point de vue juridique, et de voir en quoi l’insulte se différencie des autres appellations. Elle recherche donc les définitions de chacun de ces termes, et c’est parfois l’usage qui en est fait qui indique dans quelle catégorie le placer, ou bien l’intention. De même, il existe une différence légale entre insulter oralement, ou par écrit. De plus, ces insultes sont considérées différemment selon qu’elles sont publiques ou pas, qu’elles incitent les autres ou pas. Certains gestes sont également considérés comme étant injurieux. Cependant, l’auteur indique qu’elle a choisi de ne considérer que l’insulte verbale et ad hominem, car ce genre « équivaut à la stigmatisation d’une classe  (par ailleurs non injurieuse : ex. belge, femme, professeur) par assignation identitaire donc subie et imposée, pourvue dès lors d’une valeur négative. » (p.35).

La forme de l’insulte : quelques caractéristiques linguistiques

L’auteur en revient à l’insulte, et aux caractéristiques qui la rendent telle. Tout d’abord, il ne s’agit pas forcément d’un vocabulaire particulier, car l’offense peut revêtir maintes formes : vouvoyer quelqu’un que l’on tutoie habituellement, par exemple, ou être exagérément poli envers d’autres.

Il existe des insultes « classiques et répertoriées », mais l’auteur soutient que « tout mot peut, par son contexte d’emploi conflictuel, devenir une insulte ». Certains domaines thématiques sont plus exploités que d’autres, en ce qui concerne les termes injurieux, tels les animaux, ou les corps sexualisés. Certaines constructions avec « surenchérisseurs » donnent un ton injurieux au mot utilisé. Souvent, la « réduction » d’une personne au mot dont on la qualifie est une insulte. Des appellatifs par lesquels on s’adresse à un interlocuteur sont insultants, s’ils subvertissent les codes de distance, de hiérarchie, de réciprocité.

Mais si l’insulte n’est pas « adressée », elle devient « médisance » ; l’auteur nomme ce phénomène « une médiation de l’insulte », et elle en établit une typologie.

L’auteur s’attarde ensuite sur la « néologie de l’insulte » se créant dans deux cas très distincts : l’un dans une « vision littéraire », et l’autre sur le terrain « sociologique et juridique ». La créativité néologique se situe principalement dans deux sphères : l’école, et l’internet.

Mais à la question « qu’est-ce qu’une insulte », l’auteur ne peut encore trouver de réponse linguistique satisfaisante, à cause de trois raisons :

- « les termes classés en langue comme insultants peuvent ne pas l’être en situation »

- « on peut insulter avec des mots qui ne sont pas répertoriés comme tels »

- « dans un dialogue, un énoncé peut être perçu comme insultant, sans qu’une insulte canonique ait été prononcée ».

Le sens de l’insulte : du dictionnaire au contexte

Le rapport stable établi par Saussure entre « un signifiant » et « un signifié » fut critiqué ensuite par Bakhtine pour qui « la conception dialogique du mot » montrait à quel point le récepteur participe à la « construction du sens », et non seulement l’émetteur.

Les dictionnaires actuels ne prennent pas en compte les contextes d’énonciation, occultant de ce fait une part importante des significations. Des échanges “définitoires” sur internet révèlent les variations de sens attribués à un même terme, et la relativité de leur sémantique. « Le sens des mots vient du contexte », insiste l’auteur, mais des attaques verbales peuvent être constituées soit de « purs mots », soit d’actes à force perlocutoire. Le même terme, selon ses contextes d’emploi, peut revêtir des significations insultantes ou non. D’autre part, la mémoire ou « dé-mémoire » de certains mots engendre une fluctuation de sens, qui peut les faire paraître insultants ou pas selon les époques dans lesquelles ils sont utilisés.

Il ne faut pas oublier, rappelle l’auteur, les emplois « hypocoristiques » de certaines insultes, par lesquels « le sens premier est occulté au profit d’un consensus discursif construit entre les amis ou parents qui règle le sémantisme du mot, et désamorce complètement sa charge négative habituelle. » Mais il est impératif, dans ce cas, que les interlocuteurs soient sur « la même longueur d’ondes »…

Re-définition : insulte et stigmatisation de classe

Dans ce chapitre, l’auteur s’interroge sur le lien entre stéréotype et insulte, en affirmant qu’un processus de catégorisation est mis à l’œuvre en créant des « sociotypes », des « ethnotypes », ou encore des « ontotypes » et des « sexotypes » ; « c’est l’identification exogène qui va amorcer la stigmatisation ». Toute appellation neutre en elle-même peut devenir insultante en contextualisation, dès lors qu’un identitaire doxique ou qu’une catégorisation stéréotypique peuvent la qualifier. Mais l’auteur avance aussi l’idée que « si l’insulte classe l’insulté par stigmatisation, par un effet boomerang, elle classe aussi l’insultant », à différents niveaux qu’elle passe en revue.

Ce chapitre se clôt sur la réflexion que les idéologies « se transmettent et se façonnent par la circulation de mots » qui « ne sont jamais neutres ».

Effets de l’insulte

L’auteur répertorie quatre sortes d’effets, au-delà de l’effet blessant de l’insulte.

- L’effet « Arletty » (« atmosphère »), par l’utilisation rhétorique d’un terme opaque pour l’interlocuteur et qui, de ce fait, peut être perçu comme étant une insulte ;

- L’effet « Bacri », dans lequel on utilise un mot dépréciateur (PD) par connivence supposée avec l’interlocuteur, alors que ce dernier ne partage pas le même système de valeurs ;

- L’effet « Cyrano », par l’utilisation d’un lexique élevé (moqueur) non compris par l’insulté mais partagé par « un tiers écoutant » ;

- L’effet « Haddock », par l’orthographe différente utilisée (ex. macac au lieu de macaque, bosh au lieu de Boche), ce qui tendrait à prouver que « ce n’est pas le sens qui importe dans le décodage de l’insulte mais uniquement la valeur de l’énonciation et le contexte référentiel ».

Circulation de l’insulte

Bien qu’elle fasse partie d’un lexique « clandestin », l’insulte se transmet et circule, par les médias, à partir des lieux privés où on la profère jusqu’à l’exposition publique dans les tribunaux.

Une circulation sociale se fait dans des lieux « médiologiques » : tout lieu de socialisation, tout lieu médiatique, tout lieu de transmission et de mémoire. Les « lieux déterminent des insultes spécifiques » (lieux privés ou communautaires : travail, école, café, journal, lieux de sport, internet, etc…), et le sens de l’insulte peut différer selon le lieu ou elle est proférée.

En conclusion à son ouvrage, l’auteur reprend les idées essentielles qui en ressortent, à savoir :

- « l’insulte rhétorique et littéraire, pittoresque n’est pas l’insulte sociale et quotidienne, monotone et violence ;

- « l’insulte ad hominem est un mot-action, un mot-polémique. Elle est toujours foncièrement raciste… ;

- « l’insulte est à la fois affaire de contexte et de mémoire… ;

- « l’insulte est liée aux lieux sociaux … qui les produisent et les propagent ».

 

Résumé : Maria Brilliant