Bertucci, Marie-Madeleine. 2008. « Violence verbale dans la communication scolaire : le rôle de la verbalisation des émotions », Moïse, Claudine, Nathalie Auger, Béatrice Fracchiolla & Christina Schultz-Romain (éds). La violence verbale, 2 vol. (Paris : l’Harmattan) 2 : 141-156.

Résumé

Cette analyse est effectuée à partir d’entretiens avec une dizaine d’instituteurs, vivant et exerçant dans des contextes semblables. La relation entre élève et enseignant relève d’une hiérarchie que les élèves tentent de renverser, ce que les enseignants décrivent comme étant une « recherche de limites, une recherche de place ».

Parole et système de place : « toute parole se formule à partir d’effets de place » ; « il n’existe donc pas de parole qui ne soit émise d’une place et ne convoque l’interlocuteur à une place corrélative ». La violence peut naître s’il y a une discordance entre la place attribuée, et celle à laquelle on s’attendait, car la communication ne peut se réaliser alors que par un rapport conflictuel. Les élèves violents ou incivils refusent la position basse que leur accorde l’école, ils veulent être reconnus comme des personnes et non seulement comme des élèves. L’auteur définit cette relation violente comme « la formulation nettement exprimée d’un appel à l’échange, et à la constitution d’un autre système de places ». Mais cet appel de l’élève à une « renégociation du rapport de places » est perçu par l’enseignant comme « une recherche de limites », le signe d’un malaise.

L’auteur établit une série de postulats pour son analyse : l’explication de la violence se trouve dans un contexte relationnel dégradé ; « caractère répétitif et stéréotypé des séquences violentes » à l’école ; certaines occasions, déjà connues d’avance mais inévitables (la mise au travail, la remise de copies), déclenchent la violence.

Les réactions des enfants – en maternelle comme au lycée – commencent par des rires, des refus d’obéir, puis des injures et des menaces. Du côté des enseignants, une très forte émotion surgit, jointe à une colère profonde, accompagnées de la peur sous-jacente « de se laisser déborder ». La pression est si forte que certains « passent à l’acte » : secouer l’enfant, par ex., tout en éprouvant de la terreur devant la haine qu’ils ressentent envers l’élève.

Selon l’auteur, l’élève (l’individu en situation basse) ne reconnaît pas l’autorité, n’accepte pas les règles qui restreignent sa liberté, et recherche constamment la « symétrie de relation ». Pour les enseignants, la « relation se dégrade sous l’effet du stress ». A l’aide d’exemples concrets de dégradation de rapports dans les classes, l’auteur postule que « le recours à la violence verbale » serait une « réponse à une difficulté à verbaliser les émotions », ainsi qu’une « réponse à un déficit de langage intérieur ». L’incapacité, pour les élèves, de nommer ce qu’ils ressentent pourrait expliquer leur recours à la violence physique. Et leur violence verbale s’exprime par un vocabulaire concret, faible, émotif et non logique, qui les met à distance et les protège.

« Dans la relation violente, la violence verbale peut être cathartique pour l’élève et être le lieu d’un mécanisme de décharge, conduisant à diminuer la pression émotionnelle ». Ce résultat d’une étude européenne (Experiencing emotion), amène l’auteur à proposer l’idée que « toute activité structurée, verbale ou non verbale, a le pouvoir de réduire le niveau émotionnel et de maintenir une distance avec l’objet ». Du fait que les rapports entre maîtres et élèves sont répétitifs dans leur violence, et entachés « d’une coloration affective et émotionnelle négative », l’aptitude à pouvoir verbaliser les émotions serait « peut-être une clé de la régulation des comportements ». L’auteur insiste sur le fait que c’est le manque de mots pour exprimer l’émotion qui conduit à une réponse violente dès lors que la situation devient frustrante.

Un remède qu’envisage l’auteur serait la création d’ateliers de communication, dans lesquels l’élève qui a recours à la violence verbale apprendrait à reconnaître les instances dans lesquelles il perd contrôle, parallèlement à amener l’enseignant à dégager la nature de la relation conflictuelle, et à le sensibiliser au rôle de la verbalisation des émotions. L’auteur suppose que dans un tel atelier, l’élève apprendrait à « apprivoiser ses émotions » en les mettant en mots. Il pourrait ensuite être capable de replacer les contextes porteurs de conflits dans un autre cadre, l’amenant éventuellement à comprendre « qu’il est possible de faire autre chose, de se conduire différemment ». Du côté des enseignants, l’auteur préconise une formation adaptée, qui leur permettrait de dissocier leur rôle de leur personne, en canalisant leur énergie non pour se défendre, mais pour comprendre.

L’auteur soulève le problème de la langue, qui pourrait expliquer le refus de l’élève à étudier certaines matières dans lesquelles il est toujours soumis au jugement de l’enseignant. La communication entre eux est « inégale », puisque l’élève ne peut verbaliser ses émotions. « La relation violente pourrait donc bien à la base résulter d’un sentiment d’insécurité affective et cognitive, vécu par l’élève ». Il s’agit souvent, indique l’auteur, d’élèves vivant dans des « quartiers », dans des « familles à problèmes ».

L’auteur conclut qu’une formation adéquate devrait permettre aux enseignants de « tenter de répondre aux problèmes relationnels posés par la violence verbale. » 

Résumé : Maria Brilliant