Guilhaumou, Jacques. 2008. « Percevoir et traduire la violence verbale du peuple. De l’ancien régime au 19ème siècle », Moïse, Claudine, Nathalie Auger, Béatrice Fracchiolla & Christina Schultz-Romain (éds). La violence verbale, 2 vol. (Paris : L’Harmattan), 2 : 55-76.
L’auteur rend hommage aux historiens des propos violents, en y ajoutant son approche d’historien linguiste. Son but est d’indiquer comment, entre les années 1750-1850 environ, la violence verbale du peuple - sciemment ignorée avant la Révolution – sera perçue ensuite, avant de devenir un « sociolecte à part entière ».
En prologue, l’auteur fait référence à Machiavel, et à son rapport de la « révolte des Ciompi », afin de montrer comment, dès son avènement, la violence verbale (du peuple) était « séparée du politique ». Si le conflit lui-même est nécessaire, la « fureur populaire » est considérée comme étant manipulée et manipulative, indigne d’être relatée. C’est le regard que porteront les élites sur le peuple jusqu’à la Révolution.
Le peuple n’est pas « l’objet d’une observation sociale particulière ». C’est pourquoi même si certains propos violents sont rapportés dans des annales, aucun corpus ne peut être établi sur lequel l’analyste du discours pourrait travailler. « La parole populaire est inaudible pour les élites ». Les cris du peuple, « pourtant retentissants », ne sont pas considérés comme des actes langagiers, mais comme l’expression d’une violence sans rationalité.
Un exemple concret démontre cependant, à l’aide de témoignages se recoupant, qu’ « une tentative populaire de parler, de raisonner et d’argumenter sur une situation précise, pragmatique » fut ignorée des autorités (seigneur et tribunal), mais montre que la parole populaire était moins inaudible qu’on pouvait le penser, avant même la Révolution. D’ailleurs, des illustrations de diatribes indiquent que le peuple, souvent en état d’émeute, était capable de présenter rationnellement ses revendications, et d’entendre les réponses sans trop de violence.
Après 1789, lorsque le malheur « de l’individu qui s’exprime par un cri de détresse » fut reconnu, on mit en place un organisme de bienfaisance sociale pour répondre à la « violence verbale légitime du malheureux ». Mais la « violence punitive » qui se déchaîna alors donna lieu à des violences autres que verbales.
En « suivant le climat verbal d’un faubourg de Paris durant cette période » (de la Révolution), l’auteur cherche à retracer le quotidien du langage, à suivre son évolution depuis des propos violents jusqu’à leur passage à « un discours radical, dit “terroriste” ». Il se fait un revirement, à partir « d’une violence verbale de nature punitive à une violence verbale institutionnalisée » - avant d’en arriver à la violence tout court. La référence à « la souveraineté du peuple » légitimise la violence légale conduisant à la violence de corps contre « l’autre », l’aristocrate. Cette violence terroriste fut éphémère, et mena au difficile apprentissage de la démocratie – qui utilise aussi la violence verbale à ses fins.
Une violence verbale extrême est attribuée aux femmes durant la Terreur – dont témoignent des hommes… Mais il est possible d’en extraire des revendications précises en vue de leur émancipation.
A partir du début du XIXème siècle, les injures font toujours partie du quotidien, mais on ne poursuit que ceux qui s’en prennent à l’autorité. Peu à peu se concrétise « un espace de liberté, voire de jugement dans le débat instauré autour de la réglementation policière en matière d’injure ».
Mais c’est aux romanciers du XIXeme siècle que l’on doit d’avoir le mieux saisi et rendu la parole populaire. Le romancier « imprègne son style de l’énergie » de la langue du peuple, « il en souligne la valeur socio-politique, la dimension d’action tournée vers l’avenir. »
Résumé : Maria Brilliant