Vroon, Ronald. 1995. « The Manifesto as a Literary Genre: Some Preliminary Observations » (« Le manifeste comme genre littéraire : quelques observations préliminaires), International Journal of Slavic Linguistics and Poetics, 38, 163–73

Résumé :

Compte-rendu de livres publiés sur les manifestes du futurisme et de l’avant-garde russe, se référant particulièrement aux travaux de langues et cultures slaves, notamment Russian Futurism through Its Manifestoes, 1912-1928 (Le futurisme russe à travers ses manifestes), publié en 1988 par Anna Lawton et Herbert Eagle (Ithaca, NY: Cornell University Press), et Zabytyj avangard. Rossija, Pervaja tret’ XX stoletija. Sbornik spravočnyx i teoretičeskix materialov, publié la même année par Konstantin Kuz’minskij, Gerald Janecek, et Aleksandr Očeretjanskij (Vienna : Wiener Slawistischer Almanach). A la suite de Marjorie Perlof (1986), Vroon considère le manifeste comme un puissant outil pour la lutte pour la révolution culturelle dans laquelle les futuristes se considèrent comme engagés (163), et comme une forme d’attaque et de contre-attaque exploitée par les divers groupes et sous-groupes d’avant-garde mais aussi par les courants opposés, en particulier ceux associés aux divers mouvements prolétaires post-révolutionnaires en littérature.

L’article de Vroon fait un bref compte-rendu des anthologies de manifestes littéraires du modernisme russe, avant les deux volumes examinés ci-dessus, révèlant que la première tentative pour recueillir et publier les principaux manifestes de la période moderne fut réalisée en 1923 par le critique littéraire NL Brodskuj dans son Literaturnye manifesty. Ot simvolizma k Okjabrju (seconde édition plus complète en 1929). Il révèle également que l’anthologie Literatura fakta (1929) de N. F. Cučak, la dernière production importante relevant du cubo-futurisme, est consacrée exclusivement aux œuvres de nature polémique. Enfin, l’œuvre pionnière de Vladimir Markov (1967) rassemble les travaux de critique littéraire dans ce domaine dans une anthologie intitulée Manifesty i programmy russkix futuristov (164–65).

D’après Vroon, les deux volumes présentés ici viennent presque compléter la tâche commencée par Brodskij et continuée par Markov concernant l’avant-garde futuriste et néo-futuriste russe. Le volume de Lawton et Eagle est, dans une large mesure, une reproduction de l’anthologie de Markov pour la période antérieure à la révolution, n’omettant que peu de textes et en ajoutant d’autres liés à l’évolution post-révolutionnaire du futurisme. Vroon fait également l’éloge de l’introduction de Lawton, ayant pour but de replacer les manifestes dans leur contexte historique. Il fait le panagéryque de la post-face d’Eagle, qui aborde plusieurs problèmes très importants au sujet de la nature et de la fonction des manifestes (165). Selon Vroon, le recueil de Kuz’minskij et al est plus modeste et ecclectique, bien que sa portée soit plus large que celle de l’ouvrage d’Eagle et Lawton, car inclue non seulement des auteurs représentant les principaux sous-groupes du futurisme russe, mais aussi des constructivistes, des suprématistes et autres. De plus, il regroupe non seulement des déclarations et des énoncés programmatiques mais aussi des essais de poétique ou de théorie littéraire. De l’avis de Vroon, ces sources faciliteront l’étude de l’avant-garde russe et du rapport de rivalité du futurisme russe avec les écoles d’avant-garde.

Vroon affirme qu’en parcourant les textes de ces volumes, comme ceux de Brodskij et Markov, on est immédiatement frappé par leur hétérogénéité formelle et thématique (en longueur, provenance, forme, point de vue et public visé). Les auteurs de trois de ces quatre anthologies (Brodskij, Markov, Lawton et Eagle) tentent de classer ces textes hétérogènes en divers genres : manifestes, essais sur la littérature, résolutions, déclarations programmatiques, préfaces et écrits polémiques. Mais aucun d’entre eux n’a essayé d’extrapoler un modèle abstrait du manifeste. En fait, selon Vroon, tous les auteurs ont évité de le faire, car le « genre » n’est pas inhérent à ces textes (166). L’identité du manifeste comme tel est plutôt clairement basée sur les fonctions pratiques qu’il partage avec d’autres textes non fictifs, comme les « essais littéraires », les « résolutions » etc. Pour Vroon, isoler et décrire les propriétés rhétoriques et stylistiques qui distinguent le manifeste comme construction verbale unique n’a qu’une importance secondaire, dans la mesure où le but de ces recueils est pratique. Mais il considère que les manifestes ont une valeur en tant que type discursif : ils ont effectivement une forme spécifique, qui diffère de celle de la poésie ou des écrits théoriques, et une manière particulière d’insérer la rhétorique politique dans des textes littéraires.

Enfin, Vroon consacre la dernière partie de son article à l’impact du manifeste sur les théories critiques. En discutant la post-face d’Eagle sur le cubo-futurisme et le formalisme, il accorde une attention spéciale à l’idée avancée par celui-ci au sujet de la relation symbiotique entre le manifeste et la critique littéraire formaliste.

Résumé par Galia Yanoshevsky