Vondeling, Johanna E. 2000. « The Manifest Professional: Manifestos and Modernist Legitima-tion » (« Le manifeste professionnel : manifestes et légitimation moderniste »), College Literature 27 (2), 127–45
Résumé :
Cet article analyse le rôle important joué par les petites revues dans la légitimation des mouvements modernistes, à la lumière de la théorie de Pierre Bourdieu, approchant la littérature dans une perspective d’économie de marché. Selon l’auteur, dans l’atmosphère hautement compétitive des années vingt, la littérature jetable (petites revues, prospectus et manifestes) a constitué un support critique permettant de faire connaître les écrivains et les artistes modernes au public. Reconnaissant la nécessité impérative de cultiver un public réceptif, les manifestes publiés dans les petites revues, reviennent aux stratégies d’autolégitimation, comme le fait de rétablir les frontières entre vérité et falsification (en affirmant, par exemple, que la forme et le contenu relèvent de préoccupations différentes).
Ce débat est illustré par deux exemples pris dans le contexte anglo-américain : les essais d’Ezra Pound et de Wyndham Lewis, publiés dans la revue anglaise BLAST qui, dans une tentative de se distinguer des mouvements passés, abordent le futurisme de F.T. Marinetti en adoptant certaines des ses stratégies rhétoriques (« le blasphème », « la sonnerie », « la bénédiction »).
L’auteur étudie également l’exemple de la poétesse Mina Loy, dont la stratégie consiste à critiquer la tendance des institutions sociales à présenter leurs perceptions comme « naturelles ». Alors que les manifestes de BLAST tentaient de l’artifice naturel, Mina Loy a revendiqué sa position d’autorité en rendant le naturel non naturel. Si, dans sa première œuvre (« Aphorismes sur le futurisme », 1914) elle imitait surtout les stratégies du texte de Marinetti, elle développa rapidement une approche d’autolégitimation plus originale. Son « Manifeste féministe de 1914 et son essai plus tardif « Psycho-démocracie internationale » (tous deux parus dans la Little Review) exprimaient son profond souci des relations de l’artiste, à la fois avec les institutions traditionnelles, et avec les institutions modernes en rapide voie de consolidation, attaquant les institutions sociales qui réduisent l’identité artistique à une base quotidienne (139). Johanna Vondeling compare le futurisme de Marinetti, le modernisme de Pound et le féminisme de Loy. Elle y trouve à la fois des différences (les tentatives du futurisme pour capter l’énergie du progrès technologique dans l’écriture, celle de Pound pour rendre ses stratégies professionnelles naturelles, les attaques des institutions sociales de Mina Loy) et des ressemblances (Marinetti, Pound et Loy emploient tous trois la typographie, la redéfinition et l’intervention discursive pour ébranler les présupposés idéologiques du lecteur).
L’article se termine par une analyse des objectifs conflictuels de la petite revue. Celle-ci cherche à se rebeller contre les modes d’expression traditionnels en contournant les contraintes associées aux moyens d’édition traditionnels. Mais ces objectifs premiers entrent régulièrement en conflit avec le but exprimé de façon répétitive dans leurs éditoriaux de garder le public informé de l’innovation artistique.
Résumé par Galia Yanoshevsky